Aucun message portant le libellé Livre. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Livre. Afficher tous les messages

samedi 23 septembre 2017

Paroles de mères ou les mots du silence, essai de Mona Gauthier





Livré par la poste au printemps dernier, le dernier livre de Mona Gauthier a fait frémir ma boîte aux lettres de ces nombreux silences révélés. Le titre lui-même est révélateur opposant la parole au silence en huit mots :

Paroles de mère
ou les mots du silence

. 

Aborder un tel essai, alors que la signataire a une place très spéciale dans notre vie, ne peut être exempt d’une certaine subjectivité. 



1979




L’écriture a provoqué notre première rencontre. Mona et moi venions toutes deux de remporter un prix littéraire national à la Société d’Étude et de conférence. 

De cet événement propice au dialogue est née une amitié et, quelques années plus tard, l’envie de réaliser un projet d’écriture portant sur la petite histoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Mais, y a-t-il de petite histoire?

Lorsque j’ouvre la première page d’un livre, j’éprouve toujours une sorte de fébrilité semblable à celle qui m’anime quand je monte à bord d’un avion. À la différence que le livre est un transporteur qui ne dévoile pas tout de la destination. 




Avec Paroles de mères impossible d’occulter l’amie derrière l’auteure, pas plus que le fait de connaître son parcours universitaire en littérature et en psychanalyse. Autant d’expériences s’ajoutant à une érudition certaine qui allaient inévitablement teinter le propos.

 

Au fil des pages, je constate que Mona Gauthier n’a rien renié d’elle-même. Mais sa parole a puisé à la meilleure source qui soit pour livrer un essai d’une grande sensibilité : le cœur. Le sien, dont elle a osé suivre le chemin de nombreuses cicatrices, celui des femmes de sa vie (grand-mère, mère, filles), pour finalement étreindre toutes les femmes dans leurs silences comme dans leurs paroles.  Ce livre est à la fois intimiste et universel, personnel et publique.



Observatrice avisée, l'auteure se met à l’écoute des silences passés et présents, ces deux temps où les femmes subissent la pression sociale jusqu’à la faire sienne. Elle dénonce l'oppression, elle questionne l'irrationnel. Elle oppose les certitudes des unes à celles des autres, démontrant les contrastes : avoir ou ne pas avoir d’enfants, s’objecter ou promouvoir la contraception et/ou l’avortement, valoriser la femme ou foyer ou lui préférer la femme de carrière. Un labyrinthe de concepts mis en évidence provoquant habilement la réflexion. 



Le souci de l’objectivité, de l’analyse où domine la raison, n’exclut pas l’émotion. Dans le chapitre Le deuil impossible, où elle décrit la longue et inconcevable agonie de sa fille aînée frappée par le cancer, la parole de la mère exprime à la fois la douleur devant la souffrance de son enfant, la révolte devant l’emprise de charlatans, l’impuissance devant des choix qui ne lui appartiennent pas.  « (…) J’ai compris que je n’en avais pas le droit [critiquer ses choix] et je me suis tue jusqu’à la fin. Je suis restée bouche bée devant mon impuissance à aider ma propre fille. »

 
 Paroles de mères ou les mots du silence  est un essai qui invite à poursuivre cette quête de la parole. Un livre courageux, où nous, lectrices, trouveront dans certains passages les reflets de notre propre histoire.


***


Paroles de mères ou les mots du silence est la toute première publication des éditions ALIAS. 



Mona Gauthier a également publié :
 

La métamorphose du sujet dans Fadette, Journal d’Henriette Dessaules 1884/1880, thèse de maîtrise ès arts. Lettres Françaises, Université d’Ottawa, 1987. 




Notre histoire à petits pas, Almanach historique du Saguenay–Lac-Saint-Jean, coauteure avec Christiane Laforge, Saguenay, Les Éditions du Gaymont, 1987.



L’instant freudien : psychanalyse et culture, sous la direction de Gilles Dupuis, Mona Gauthier et Robert Richard, Montréal, VLB 1989.



La jouissance prise aux mots ou la sublimation chez Georges Bataille, Paris, L’Harmattan, coll. Sexualité humaine, 1996.



Les voies de la psychanalyse, sous la direction de Mona Gauthier, Paris, L’Harmattan, 1997.
 

***

Commentaires :

 


Vous avez présenté votre livre avec beaucoup d’élégance et de justesse. En vous écoutant, je me disais: « Comme elle a du talent, cette Mona ! » J’étais admiratif. Je suis convaincu que tous ceux qui étaient là sont partis avec l’envie de vous lire. C’est un fort beau livre. Il va faire son chemin. Ce n’est pas seulement votre histoire et celle de vos proches qui s’y trouvent décrites avec grande finesse et sensibilité, mais aussi une tranche de l’histoire du Québec.  ( G. )
***
Voilà qui est superbe!  […]. On peut même dire que c'était un livre attendu, mais sans que les gens l'aient attendu consciemment. C'est un livre qui devait être fait, et qui, on s'en aperçoit seulement après l'avoir lu, vient en quelque sorte remplir un vide. Un livre qui tombe pile, le tien!  (R.)
***
 J'ai trouvé ce livre un petit bijou, intéressant, touchant, agréable, chaleureux et habilement franc, mettant en mot son vécu et à travers elle le vécu des mères de sa famille, d'une grande portée, en essai libre, mais écrit par une psychanalyste.   (G.M.)


***
Dans les médias : entrevues



http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/Les-matins-d-ici/segments/entrevue/27461/meres-livre-mona-fortier
 
http://uniquefm.ca/infos-unique/paroles-de-meres-ou-les-mots-du-silence-37008



Dans les médias Critiques


 Marc-Léopold Lévy, psychanalyste français directeur de l’École de psychanalyse laïque, membre du Cercle freudien et de l’Association psychanalyse et médecine. Directeur de l’École de psychanalyse laïque de Paris. Il a également publié plusieurs essais dont le dernier, Critique de la jouissance comme une, chez Érès.
 


Mères et paroles pleines   


« Tu choisiras la vie »
Genèse ch 30  V19



Ce livre tranche sur tout ce qui a été écrit sur la mère aussi bien comme récit que comme tentative d’explication  ou d’assignation à  un rôle.



Dans son essai, Paroles de mères ou les mots du silence, Mona Gauthier tente de donner la parole aux mères. Attentive au discours tenu sur elles, qu’il provienne de toute source possible elle en rend compte sans juger ni prescrire, tel un analyste, dont elle a longtemps occupé la fonction. De plus elle se laisse aller a dire son propre ressenti de mère et de fille, à l’aide d’un propos autobiographique illustré de photos de famille suivant une libre association, aussi bien de l’actualité que de ses propres souvenirs dans un temps non vectoriel, le présent ne servant qu’à inscrire des expériences de mères qui se déroulent et s’associent librement à travers les époques, l’espace et les générations dans la joie et le deuil. 
  

Cette écriture permet d’éviter une linéarité qui édulcorerait la charge des mots qui  cernent un réel dont une élaboration véritablement ordonnancée donnerait un sentiment d’intelligence qui ne servirait qu‘à s’en défendre. À partir de cette approche grâce à des mots pulsionnels chargés de signifiance, le lecteur est  saisi par le poids de chair et de jouissance que cet écrit met au jour sans fausse pudeur au plus juste du désir propre au nouage pulsionnel de l’auteure.



Si on est femme par posture, homme par attribut, père par fonction  et mère par état,  ce livre traduit parfaitement l’état de mère et c’est ce qui en fait un écrit vivant dans lequel nous sommes entraînés du début à la fin comme dans un roman captivant. Paroles de mères, paroles pleines qui disent le théâtre de la vie en toute simplicité, en toute vérité et qui nous invitent, tout comme le « Je » de l’auteure, à choisir  la  vie ainsi que le prescrit la Genèse.

Marc-Léopold Lévy
Paris, le 19 mai 2017
***

Librairie Pantoute

9Mai 2017


Christian Vachon
Essais



La vie pas si silencieuse de nos mères
 


Ce n’est pas une histoire de sa mère et de sa grand-mère que nous narre Mona Gauthier dans son ravissant et sensible Paroles de mères ou les mots du silence, publié cet hiver chez l’éditeur québécois Alias. Il s’agit plutôt de l’histoire de toutes nos mères et nos grands-mères, l’histoire courageuse de ces générations de femmes d’avant la révolution féministe de la fin des années 60 qui « sont parvenues à vivre et à survivre dans la résignation et l’abnégation ».
 


Mona Gauthier, psychanalyste de formation et enseignante universitaire, aurait pu faire de ces propos et non-dits, de cette « écoute flottante » des paroles de sa mère et de sa grand-mère, un texte savant. Elle propose plutôt, et c’est tant mieux, une œuvre intimiste, confidentielle, abordant « sans une rigide linéarité » une foule de sujets (des corsets à baleine à l’avortement, en passant par la chirurgie plastique, la retraite,…), sautant d’une époque à l’autre, allant vers l’avant, vers l’arrière, laissant s’épanouir la couleur des mots, passant du « rouge au noir », nous entraînant dans un « tourbillon », un peu comme une « peinture de Jackson Pollock ».



Le récit gagne en franchise, en humanité, bouscule nos émotions, suscite de multiples réflexions. Bien des tabous sont transgressés. Bien des idées reçues sont ébranlées. Des femmes résignées nos mères? « Ma mère n’était pas une sainte, elle n’a jamais prétendue l’être ». « Je l’ai maintes fois entendue se plaindre de la situation des femmes et de leur impuissance à contrôler leur vie (,,,), en particulier le nombre d’enfants qui se succédaient et faisaient que les pauvres mères finissaient par oublier qu’elles étaient femmes avant tout ». Le désir? Connaît pas. Il n’en était pas question : « bien peu de place au romantisme, et beaucoup d’espace aux névroses infantiles ». Nul doute, selon Mona Gauthier, la pilule anticonceptionnelle est la découverte médicale qui a constitué l’élément le plus important de l’histoire de la maternité depuis les origines, menant à cet acte libérateur : « décider si l’on voulait un enfant, quand on le voulait et aussi combien on en voulait ».


On peut être rebelle et ne pas renier sa foi. La mission la plus cruciale de la mère de Mona, la mission cruciale de bien de nos mères, demeurait l’enseignement religieux. La grande messe du dimanche représentait l’activité la plus importante de la semaine. Le plus grand défi de l’adolescente Mona était de « résister à la vocation religieuse qu’on lui faisait miroiter depuis sa naissance ».



Gardiennes de la foi, gardiennes de la santé : sa mère, en digne fille de sa grand-mère et nos mères, en dignes filles de nos grands-mères, se faisaient infirmières avec « les moyens du bord », affrontaient cette menace que représentait la maladie pour les grandes familles (Mona était la dernière d’une famille de treize enfants).
 


Sa mère, nos mères devaient vivre avec des secrets de famille. Le grand frère trop aimable de Mona, Roméo, rappelait trop à sa mère son propre frère Ange-Ainé qui avait « la fâcheuse réputation » de « trop aimer les femmes ». Il aura même un garçon hors-mariage.

Mona ose ce questionnement : « Ma mère avait-elle été amoureuse de mon père? ». Mona enquête, émet des doutes. « Je l’aurais tellement voulu cependant ». « Sujet délicat pour une fille (et – pourquoi pas! – pour un fils) que celui de la vie intime de sa mère ». Mona cherchera à expliquer pourquoi sa mère ne se montrait pas attirée par la présence de son père « plutôt bel homme, mince », « plus artiste qu’homme d’affaire », qui, après des absences répétées pendant de longs mois (gagne-pain oblige dans des chantiers forestiers), « semblait vouloir maintenant occuper son territoire ».
 


Mona découvrira qu’il n’y pas de prince charmant, de ce « un jour mon prince viendra » dans la réalité quotidienne d’une mère ordinaire à cette époque d’avant la pilule. « Ce n’était pas mon père comme mari, et père de ces enfants qu’elle n’aimait pas, ce qui lui déplaisait, c’était le côté sexuel de la chose (…). Elle ne faisait pas l’amour, elle ne faisait pas la haine, elle faisait son devoir d’État comme l’Église l’exigeait (…) contrainte de satisfaire le désir de l’autre, sans même éprouver pour sa part, la moindre satisfaction ». « Comment aurait-elle pu être heureuse du retour du mari quand arrivait le printemps? ». Constat dur, constat lucide, constat trop longtemps tabou.



Mona nous entretient aussi de sa propre expérience de mère pas toujours « enthousiasmante ». « S’il y a un moment que j’ai exécré dans mes maternités, c’est bien celui de l’arrivée du lait qui commençait aux derniers mois de ma grossesse et ne se terminait parfois que plusieurs mois après la naissance ». Elle subissait le « supplice du trop-plein », du « sevrage qui ne voulait pas se faire ».
 


La femme n’est pas nécessairement vouée à la maternité, il ne faut pas hésiter à le réaffirmer, mais Mona confesse tout de même que « s’il y a cependant quelque chose dont je demeure à jamais convaincue, c’est que mes enfants sont ce que j’ai fait de mieux de toute ma vie de femme. Tel était mon désir à moi, je le pense sincèrement ».
 


Elle se confie davantage, aborde le drame, parle de sa grande fille de 38 ans, de ce « Maman, j’ai le cancer », de ce « vide », de « l’après-coup du deuil », du vertige d’une mère qui voit son enfant partir avant elle. « Ce n’est pas de la fille sérieuse, professeure de droit, féministe engagée dont me parlait mes souvenirs, mais plutôt de la petite fille qu’elle avait été (..), c’est ma petite et non la grande femme qu’elle est devenue qui vient me consoler de son départ ».
Mona était grand-mère d’une petite fille qui venait d’avoir quatorze ans. « J’étais habituée à dorloter ma petite-fille, à avoir le meilleur, je devrais dorénavant occuper la position de mère ». Elles vont former un trio inséparable : « la marraine, la petite-fille et la maman grand-maman ».



Douloureux aveux, touchants aveux, des paroles de mère mettant fin à un tabou familial. « La consigne du silence », avoue finalement Mona, « a régné sur toute mon enfance (…) et une grande partie de ma vie ». Une forme de soumission, d’impuissance? « Ne pas parler ne veut pas dire ne pas penser, ne pas réagir à l’inacceptable et, surtout, ne pas désirer ».

Mona Gauthier, avec ce digne hommage à la vie pas si silencieuse de nos mères, gravant son désir de dire, ses pensées secrètes « sur son ardoise », nous enseigne merveilleusement bien les bienfaits de « l’écoute flottante ».

***







mercredi 21 juin 2017

Une série orchestrée par l'APÈS : Les livres marquants - Christiane Laforge











Le défi était de choisir un livre qui nous a marqué comme auteur et comme auteur. Plusieurs livres ont eu une influence sur moi. Mais, ayant commencé très jeune à lire des romans d'adultes, troquant la Comtesse de Ségur pour Victor Hugo, j'ai sentis que beaucoup de mes choix et de mes convictions ont pris racines à la lecture de ce roman intemporel.

https://www.youtube.com/watch?v=zNQ2sNcXE_8

 

lundi 22 juillet 2013

Fin de gestation





Depuis plusieurs jours je ressens une sorte de fébrilité qui évoque en moi des souvenirs trentenaire. Tout comme  en cette fin janvier 1983, je suis là, débordante d’énergie, un tantinet euphorique, aménageant, nettoyant, embellissant mon espace de vie. Comme une oiselle (mais pas naïve) faisant son nid.


Je veux tout faire à la fois et m’éparpille entre plein de tâches diverses que je commence sans les finir.  Un beau désordre mental qui se répercute sur mes actions. L’impression de tourner en rond, en fuite devant ce qui veut jaillir de moi, tout en me sentant impatiente de m’abandonner enfin à cette éclosion qui s’impose.

Je retrouve telle que je l’étais à quelques jours de donner la vie à mon fils.

Mon cerveau est un corps de femme en fin de sa gestation. Je n’y échapperai pas. Il me faudra bien laisser sortir les mots, les déposer sur la page blanche, les sentir prendre possession de moi.  Ils échapperont à ma vigilance pour croître selon leur vie propre et, peut-être, devenir un livre.
..... Mais pas aujourd'hui.


***

mercredi 26 septembre 2012

AUTOPORTRAIT AU REVOLVER







Intense.

Oui, si je devais utiliser un mot unique pour commenter le roman de Marie-Christine Bernard « Autoportrait au révolver », intense est ce qui exprime le mieux la sensation éprouvée avec la lecture, sans interruption, des 217 pages que cette diablesse a tissées comme une dentellière. 

Mais là où Marie Christine Bernard excelle, c’est dans la sobriété, le non-dit qui contraint le lecteur à combler le silence avec ses propres émotions, avec la douleur de ses cicatrices, avec les souvenirs secrets des blessures de tous ses âges accumulés.

Lorsque j’ai refermé le livre, je suis resté pensive. Muette. Troublée.

J’avais la sensation très physique de me retrouver au seuil d’une porte ouverte, debout dans le cadre de cette porte comme le témoin silencieux surprenant une scène à laquelle il ne devait pas assister.  Voyeur consentant d’une mise en scène complexe, mais, oh! combien!, humaine.

Le roman est une galerie de personnages atypiques dont les chemins se croisent en raison d’un même lieu fréquenté. Lieu de travail pour Angélique, Keith et Joseph. Lieu de résidence pour Ringo. Lieu de passage obligé pour Jude. Lieu de fin de vie pour les occupants de ce centre d’hébergement pour personnes en perte d’autonomie.

«Ce qui est arrivé avant vous, même lorsque vous l’ignorez, vous définit. Ce que vous êtes ou n’êtes pas, ce que vous faites ou ne faites pas. { … } Vous n’avez de lien avec le passé que ces voix dans votre tête. » (page 29)

L’intrigue se développe au présent. Mais ce présent se conjugue en plusieurs temps passés. L’auteur exige de son lecteur une attention soutenue si l’on ne veut pas perdre le fil de cet enchevêtrement des événements anciens dont les jeunes héros sont l’aboutissement : Jude, dont la folie se transcende en couleurs sur la toile blanche au son de la musique et qui perçoit, au-delà des apparences, la lumière d’une âme et la tendresse de son cœur; Angélique, antithèse de sa tyrannique mère,  mannequin éblouissante, qui porte plus lourdement le poids du rejet que celui de son corps, facile proie pour prédateur aux aguets.

La toile se tisse selon le chevauchement des souvenirs. Ceux de Ringo, grand-père de Jude, à jamais égaré depuis qu’il a perdu sa bien-aimée June, délaissant lui-même sa fille Nathalie aux mains perverses d’un père substitut, laquelle abandonnera son enfant de 8 ans après lui avoir appris à entendre le chant de dieu dans le bruissement des feuilles.

« Il entend. Il entend le chant grave et lent de l’arbre, et le cœur de sa mère, et la lumière aussi. La lumière rit doucement, la lumière fredonne la mélodie du violoncelle, elle imite le frottement des feuilles sous le vent en lui chatouillant le nez. Il entend tout ça. Il entend l’âme du monde. » (page 13)

Un monde qui se colorera de rouge dans la violence d’un suicide sanglant, fatale conséquence de l’absence d’une mère partie et d’un père muet : « Nathalie aura contemplé le silence de son père et décidé de ne pas traverser le mur et d’en ériger un elle aussi. Elle l’aura construit bien solide, impénétrable. Insoutenable. Sous le poids des pierres secrètes, elle finira par éclater. Comme une pomme-grenade, avec des éclaboussures rouges partout. » (page 37)

Pendant qu’Angélique se débat entre son désir inextinguible du désir et le jeu malsain que lui impose Keith, Jude brosse la toile ultime où il se voit racheter la souffrance de ces vies croisées en faisant sienne la croix du rachat de tous les péchés, sur laquelle : « un homme cloué dans son absolue souffrance et rien autour. Rien. Que la noirceur infinie de la douleur du monde. »  Avec, cependant, un élément incongru, créant le lien entre la scène peinte de la Passion et la folie du peintre cherchant une possible solution pour que s’arrête le mal ressenti, le sien comme celui d’Angélique.

Bellement écrit, ce roman se lit comme un long poème. Un récit. Une confidence. L’œil absorbe les mots comme on regarde une pièce de théâtre, un film, où des personnages de talent interprètent le drame d’une humanité blessée à qui l’espoir ne fera jamais défaut.

C’est fort. C’est beau. C’est trop court. On voudrait  côtoyer plus longtemps Jude, Angélique et Joseph l’Indien plein de sagesse. Mais l’auteure a choisi de nous les livrer sans bavardage, allant à l’essentiel, sachant qu’une fois le livre clos, ils vont continuer de grandir dans le tumulte de nos pensées qu’elle a si habillement bousculées.

 « Autoportrait au révolver », 
roman de Marie-Christine Bernard, publié aux éditions Hurtubise.

***

Une critique d'Yvon Paré : 
http://yvonpare.blogspot.ca/2012/10/voyage-au-bout-de-soi-avec-marie.html



samedi 5 décembre 2009

Jean-Claude Villeneuve se raconte

Jean-Claude Vileneuve
©Photo Rocket Lavoie - Le Quotidien

Samedi dernier avait lieu le lancement du premier livre de Jean-Claude Villeneuve. Le Progrès-Dimanche en a fait sa page vedette de Ici Dimanche. Une belle page tant pour la forme que le contenu signé par le journaliste Denis Villeneuve. Elle n'est malheureusement pas disponible sur l'Internet. Mais sous forme de photo en voici un aperçu visuel.

© Progrès-Dimanche - 29 novembre 2009

Lors du lancement, à la bibliothèque de Chicoutimi, nous avons pu entendre les espoirs enthousiastes des fondatrices de la maison d'édition Vivat, Claire Bouchard et Nicole Bélanger, la petite histoire du livre livrée avec émotion par l'auteur du récit L'époque de mon enfance, Jean-Claude Villeuneuve, ainsi que d'une première appréciation élogieuse de Russel Aurore Bouchard.

Après lecture du manuscrit, ce fut pour moi un plaisir que d'écrire la préface de ce livre qui, je l'espère aura une suite. La voici:

l'Époque de mon enfance
Préface

L'homme d'aujourd'hui est issu de l'enfant d'hier. Jean-Claude Villeneuve en livre un témoignage éloquent dans ce livre, L'époque de mon enfance, où il raconte les treize premières années de sa vie.
« Comment s'est joué le silence d'une enfance et d'une adolescence sous l'influence des rudes traditions et d'une intransigeante autorité » tient-il à expliquer en avant-propos. Curieusement, si rude soit l'époque, si rigoureux soient les parents et les éducateurs, si ardue soit la vie quotidienne quand la survie est un combat jamais gagné, les pages de ce récit resplendissent d'une lumière surprenante. Comme si, à son insu, le petit garçon de cette histoire avait superposé sur la toile noire toutes les couleurs vives d'une volonté farouche de saisir le plaisir de vivre.
« Nous fûmes vite enveloppés par l'arôme du sapin de notre sommier et par la chaleur des bûches d'épinette qui pétillaient dans le gros poêle en fonte », narre-t-il au souvenir des nuits dans le camp de bûcherons, plutôt que de se plaindre de la précarité de cette expérience. Ce passage, comme bien d'autres, permet de croire que cet enfant devenu homme ne courbera pas l'échine. Et l'on regrettera peut-être que ce livre nous laisse aux portes de son adolescence, pour en venir trop vite à l'âge adulte de la fratrie Villeneuve. Il énonce les étapes inévitables de chacun : mariage, enfants, divorce, engagement professionnel, social et politique. Une énumération ponctuelle, sans plus. Comme si l'auteur n'osait aller plus loin dans les sentiments et décidait, par là, de nous laisser de l'autre côté du miroir.
Bien que l'auteur aborde le récit de son enfance par des données historiques concordant avec ses ancêtres et membres des familles Amyot, dit Villeneuve, et Jean, le lecteur se laissera petit à petit entraîner par le conteur qui se révèle au fil des pages. Sans doute, chacun aura sa façon de suivre Jean-Claude Villeneuve dans ce passé familial ; les uns soucieux de s'assurer des faits et dates dans le contexte de l'Histoire, les autres cueillant les cailloux semés dans les pages pour retrouver les pas d'un Petit Poucet refusant de s'égarer dans ce passé.
Les terres agricoles, les forêts, l'usine (en l'occurrence l'Alcan), tout est dur labeur pour les familles où les enfants se comptent quinze à la douzaine. En présentant l'un après l'autre les membres de sa famille, c'est le récit d'une époque, le demi du XXe siècle au Saguenay, qui est ici décrit sobrement. Une existence frugale, laborieuse, où les entreprises et la religion catholique demeurent les maîtres du jeu.
Les anecdotes donnent un ton plus léger à la sévérité de cette vie brossée en mots simples dans un style vif et entraînant. On y découvre la petite pièce, à l'arrière de l'épicerie de quartier, où accueillir quelques clients « particuliers » célébrant la dive bouteille, le dimanche. Le coloré Léon-Georges avec ses « rouleuses » et ses lunettes aux branches réparées avec du sparadrap. Le courageux cheval Nieger et bien d'autres.
Au-delà du simple récit surgissent les caractères des pionniers de cette région. Bien sûr, il y a la vie en forêt, les fermes laitières, le travail en usine, le commerce, mais chacun a sa part de rêve et de conquête. Comme Phydime Jean, le grand-père maternel, en route vers le Yukon (avec le cousin Thomas) pour finalement se retrouver aux États-Unis et revenir au pays pour devenir cultivateur dans le Canton Simard de Chicoutimi-Nord.
Et la tendresse dans cet univers? Jean-Claude évoque un père souvent absent, une mère d'une extrême sévérité. « Les mots amour, bonté, douceur et affection n'eurent pas de place dans son vocabulaire ni dans sa façon de nous éduquer » écrit-il, se souvenant des retours paternels comme de l'heure du châtiment dont les plus turbulents étaient menacés, non en vain.
Les souvenirs sont précieux. Si ce livre ne devait avoir que le seul mérite de préserver la mémoire d'une famille, il aurait déjà toute raison d'être. Cela demande un certain abandon, une dose de courage aussi pour mettre par écrit l'écho d'un passé brossé dans les tons sombres de la pauvreté durement combattue, de la rigidité d'une éducation.
Mais L'Époque de mon enfance de Jean-Claude Villeneuve recèle davantage qu'un récit familial. Dans la troisième partie surtout, Une saison dans les chantiers, l'histoire devient plus universelle, décrivant la vie dans un chantier, avec femme et enfants. Le narrateur devient le témoin privilégié de tous les gestes du quotidien. Un récit savoureux, riche de précision et, en plusieurs passages, fort émouvant d'une existence rigoureuse où la moindre douceur prend des airs de fête.
On avait déjà été sensible à ce petit garçon ému par la beauté de la maîtresse d'école, des épines au cœur aux premiers sentiments de jalousie, du souvenir sucré de l'anniversaire de ses cinq ans, de la corne sous les pieds privés de chaussures tout l'été par souci d'économie, de l'arrivée des premières automobiles et du tout premier salaire… en pommes de terre. Mais, à la lecture d'Une saison dans les chantiers, on découvre un auteur qui sait raconter avec justesse et nuance les odeurs de cuisine et des sapins. De précieuses informations pour des écrivains voulant recréer la vie des bois avec le plus d'authenticité possible.
On n'oubliera pas la première truite pêchée, le premier lièvre piégé, les joies simples, les plaisirs d'une enfance qui n'oublie pas qu'elle a été malmenée - comme certaine aujourd'hui - dans cette école chrétienne où élèves et enseignants se moquent du «bûcheron» qui, pour six mois d'absence à l'école et les signes apparents de la pauvreté, subit le rejet sans pleurer. « J'avais presque treize ans et un homme, ça ne pleure pas! Je reçus plus que ma part de coups et d'insultes. Je dormais très difficilement. Je me rappelle avoir pensé m'enfuir, tellement j'étais malheureux. »
Il trouva la meilleure parade : étudier tant et plus pour franchir avec succès toutes les étapes de cette enfance le menant à sa vie d'homme.
Ce livre est une forme d'héritage, pour les siens… Aussi pour nous.

Christiane Laforge
Anse-aux-Foins
22 août 2009

***

jeudi 29 octobre 2009

Marie-Christine Bernard lauréate du Prix France-Québec 2009

© Photo Marie-Christine Bernard


Marie-Christine Bernard n'a pas fini de nous surprendre. Nous ne sommes pas les seuls à aimer les écrits de cette femme-flamme sensible et passionnée.


Le Prix France-Québec 2009 octroyé à Marie-Christine Bernard pour son roman Mademoiselle Personne.

Elle supplante ainsi Pascale Quiviger (La maison des temps rompus), ainsi qu'Éric Dupont (Bestiaire) qui étaient finalistes avec notre écrivaine d'Alma. Sans doute parce que, comme l'écrit si bien son éditeur: «La langue de Marie Christine Bernard est organique, océane et aérienne: tantôt touchante comme une brise, tantôt déchaînée comme la mer en furie, tantôt odorante comme les corps repus d’amour et l’iode des grèves gaspésiennes.»

Voir le résumé ici et critique là, et commentaires là, là et là.

Marie-Christine Bernard Lauréate Prix France-Québec
© Photo archives Jeannot Lévesque

Ce n'est pas le premiers honneur qui échoit à notre auteure (oui, je suis possessive), mais il confirme combien cette écrivaine enthousiaste touche ses lecteurs puisque le choix du lauréat se fait par vote public.

«Créé en 1998, le prix littéraire France-Québec souligne l’excellence du roman contemporain québécois en récompensant chaque année l’un de ses auteurs. Voué à la promotion et à la diffusion en France de la meilleure littérature québécoise, ce prix poursuit dans le domaine culturel, la mission que s’est donnée il y a plus de 40 ans l’association France-Québec : faire découvrir et faire aimer les spécificités de cette nation francophone d’Amérique.» (source: communiqué de presse, Corinne Tartare Vice-présidente Culture, AFQ)

Le prix est annuel. La présélection et la sélection se font au printemps et en été. L'annonce du lauréat se fait à l'automne. Le prix, d’une valeur de 5000 € environ 8 000$), est remis au mois de mars lors d’une cérémonie officielle, à Paris, dans le cadre d'une tournée dans plusieurs régionales de l’association. (Voir site France-Québec)

***


vendredi 16 octobre 2009

Nécrophagie littéraire

Scène de nécrophagie -
Photo Christophe Eyquem



J'éprouve un grand malaise à la lecture des intentions avouées de Bertrand Visage des éditions du Seuil, éditeur français de Nelly Arcan. Celui-ci veut fouiller les entrailles de l'ordinateur de l'auteure, morte par suicide à 36 ans alors que son livre Paradis, clé en mains était sous presse.

Nelly Arcand
Lors de son passage à l'émission Tout le monde en parle
Photo Radio-Canada


Il envisage de publier le roman «inachevé» de 40 pages sur lequel elle travaillait, espérant franchir le mot de passe de l'ordinateur de Nelly pour en extraire d'autres écrits inédits et les publier aussi advenant qu'ils «présentent un intérêt littéraire».

Bertrand Visage
Photo Hubert Hayaud

Les réactions outrées lui feront sans doute faire machine arrière. Mais il y a pensé… et d'autres avec lui.

***

mardi 6 octobre 2009

Quiproquo avec Dieu... Enfin!

En furetant sur les pages de Facebook, j'ai fait une découverte intéressante. En effet, j'y ai trouvé la mention d'un livre qui figure aujourd'hui en première place dans ma liste de commande. Il s'agit de Quiproquo avec Dieu de Bernard Lamborelle.


En prenant connaissance de son contenu, je me suis exclamé: Enfin! Il est plus que temps de se tourner vers ce passé lointain avec le désir sincère de trouver la vérité des faits.

Bernard Lamborelle a consacré six ans à ses recherches et à la rédaction de ce livre. Esprit curieux, aimant trouver des réponses aux questions qu'il se pose, il a fait une lecture non dogmatique de la Bible.

On peut lire sur son blogue comment Quiproquo avec Dieu s'inscrit dans une démarche scientifique:

« Soutenue par d’abondantes références bibliographiques, l’analyse proposée s’effectue à la fois sur les plans logique, chronologique et dendrochronologique. L’auteur démontre que du point de vue logique, la trame du récit est tissée de façon intégrale, sans extrapolation, ni sélection ou rejet intentionnel. La clarté et, paradoxalement, la complexité de l’histoire qui se dégage de cette relecture livrent un témoignage éloquent, offrant des réponses rationnelles et crédibles aux questions qui, jusqu’à présent, n’ont trouvé d’explication que dans le dogme. »




Dans le ton très respectueux que l'on constate à le lire sur son blogue, l'auteur conclut:
« Si nous voulons reconnaître dans les écrits une dimension sacrée, c’est parce que leur nature universelle et symbolique, bien plus que la croyance d’une intervention divine, nous y invite. Ces textes semblent plutôt avoir été inspirés par l’éternelle sagesse bienveillante de l’homme, au même titre que les enseignements philosophiques, bouddhistes ou hindouistes. Tous contribuent au développement de la spiritualité et à l’éveil de l’homme et de la femme. À ce titre, ils conservent une valeur d’enseignement inestimable, mais plutôt que de vouloir les ériger en dogme, il serait plus sage de les “traduire”, de les moderniser et de leur rendre toute leur authenticité. » (P. 250)

Cités Nouvelles- vol 34, no 22 - 7 juin 2009


Quatre autres liens pertinents:

http://planete.qc.ca/chroniques/imprimer.php?planete_no_chronique=164612

http://bernardlamborelle.blogauteurs.net/blog/ethique-et-religion/longevite/

http://www.facebook.com/group.php?gid=69749035198

http://www.citesnouvelles.com/article-346011-Quiproquo-sur-Dieu.html

jeudi 11 décembre 2008

Épreuves du temps d'André Boucher


© Photo André Boucher - Épreuves du temps





Condensé du reportage publié dans le Progrès-Dimanche
Les Arts, dimanche, 30 novembre 2008, p. 34

Livre d'art Épreuves du temps
André Boucher sublîme ce qui est



© Photo André Boucher - Épreuves du temps


Par Christiane Laforge

L'œil aiguisé du photographe de presse, jadis au journal Le Soleil, a su voir l'œuvre du temps. Là où nous serions si nombreux à ne percevoir qu'usure et délabrement, André Boucher a saisi la beauté cachée sous les «Épreuves du temps».

Surfaces ridées, craquelées, couches de couleurs superposées se soulevant comme pelures qu'il a encadrées dans l'objectif pour n'en retenir que l'essentiel.

Le temps est un artiste. On le constate au regard de ce livre de photographies, lancé en octobre dernier lors de l’inauguration d’une importante exposition sur ce thème qui se termine ce 30 novembre au Centres des arts contemporains du Québec, à Montréal.



© Photo André Boucher - Épreuves du temps

En 1995, le fondateur du Groupe Image, devenu photographe indépendant au service des arts et des médias, publie un premier ouvrage au titre interrogatif et précurseur? : «Est-ce que quelqu'un a remarqué quelque chose?» Lui, certainement!

En 2002, le Salon d'automne international des Beaux-arts de Montréal, rend hommage à la qualité de son travail et lui décerne une médaille d'or pour «Pelure de fer». Il était l’unique photographe parmi une cinquantaine d’exposants à cette biennale internationale.

À 57 ans, ce Saguenéen d'origine, présente le fruit de quinze années de recherches, dans un livre étonnant, à rendre jaloux les peintres en quête de formes et de couleurs exceptionnelles.

«Épreuves du temps» est un recueil de photographies sur l'érosion d'un environnement urbain qu'il nous invite à regarder autrement.



© Photo André Boucher - Épreuves du temps


André Boucher est perçu par certains comme un photographe impressionniste. Si l’on conçoit que l'impressionnisme se caractérise «par une tendance à noter les impressions fugitives, la mobilité des phénomènes plutôt que l'aspect stable et conceptuel des choses», le terme convient à son approche photographique qu’il résume superbement : «Créer pour capter l'instant magique qui se livre, se révèle pour sublimer ce qui est, témoigner de ce qui fut. Créer pour laisser une trace, quelques grains de lumière et un peu de son âme derrière soi.»

Le livre

À la découverte du livre «Épreuves du temps», la surprise est totale. À moins d'être familier avec le travail du photographe André Boucher, on se convainc de feuilleter un livre d'art représentant les toiles d'un peintre.

Christine Leroy, qui signe le texte de présentation, l'exprime très bien: «Oscillant entre abstraction et figuration, impressionnisme et automatisme, la photographie d’André Boucher surprend malgré elle, emprunte un langage pictural qui nous confond. Elle se joue des limites, du temps, de l’histoire de l’art et des hommes, pour leur livrer, dans une éclatante métaphore chromatique, le devoir de vigilance.»

Voir au-delà

À défaut d'avoir pu visiter son exposition «Épreuves du Temps» qui se terminait le 30 novembre dernier au Centre des arts contemporains du Québec, le livre offre une alternative des plus séduisantes. L'œil est confondu. S'agirait-il de peintures qu'on ne serait pas moins curieux de tourner les pages pour découvrir tout un monde de formes et de couleurs. Savoir regarder. Dépasser l’apparence pour voir au-delà. André Boucher ne pratique pas uniquement l’art de la photographie, mais aussi l’art de regarder. Derrière sa lentille, il montre le chemin d’inattendu.

Sans doute passerions-nous à proximité de ces surfaces, murs ou portes, bois ou métal - on ne peut pas nommer «la chose» - sans y voir plus que la corrosion des jours. André Boucher a choisi de s'en approcher, captant les strates révélatrices de toute une histoire à deviner.

Il le dit lui-même : «Je cherche l'inédit, l'inattendu, l'éphémère, le viscéral, les textures et les couleurs qui deviendront intemporelles avec une dimension insoupçonnée.»



© Photo André Boucher - Épreuves du temps

Œil de maître

Dans certaines photographies, on pourrait prétendre voir un paysage, grand ciel bleu dominant une plaine désertique où la verdure peine à s'étendre. Pour d’autre, une parcelle d’un tout plus grand dont l’absence de forme à reconnaître cède le pas devant l’abstrait où tout demeure en équilibre, comme la toile réussie d’un maître peintre.

Sillonnant les rues de Montréal ou s'échappant sous le soleil de la Havane, le regard du photographe s'attarde sur les surfaces dont il cerne les effets résultants du temps, sa durée comme ses intempéries et son soleil.

«L'artiste nous livre une vision très personnelle, un regard unique et pourtant empreint d'universalité, une œuvre métissée et multiple entre accent zen et expression baroque, nordicité et exubérance tropicale, faisant écho à la diversité du monde», conclut Christine Leroy.

***

Entretien avec André

Devant les œuvres exposées du photographe André Boucher ou même les reproductions de son livre «Épreuves du temps», les spectateurs, même des professionnels de la peinture, sont mystifiés, croyant admirer des peintures. Armand Vaillancourt ne s’y est pas laissé prendre. «C’est un des rares, constate André, ajoutant, mais je ne fais pas cela pour mystifier. C’est un problème de perception. Ma perception. Je photographie les ravages du temps sur le bois ou le métal comme on fait de la récupération. Je vois la beauté.»

Évoquant Cuba où il a mitraillé des lieux vétustes, il raconte : «Pour moi, c’est un paradis. Pour eux c’est un cauchemar. Finalement, ils se rendaient compte que je trouvais beau leur environnement.»

À sa manière de regarder, André Boucher réconcilie l’âge et ses rides. C’est toute l’histoire d’une vie qu’il saisit dans l’objectif de l’appareil photo.

Du vol à l’envol

Après ses études au Cégep de Jonquière et quelques semaines d’apprentissage au Progrès-Dimanche en 1972, André Boucher hésite entre rester pour la naissance du nouveau journal Le Quotidien, né en octobre 1973 et un poste de photographe de presse au Soleil de Québec. Admirateur de Don McCullin, il préfère l’esthétisme du sujet que la contrainte conventionnelle du fait divers. Ses confrères le surnomment «Le poète aux vertes espérances».

Le vol de tous ses appareils de photo, au début des années 1980, provoque son envol vers une indépendance ponctuée, «de simplicité volontaire» commente-t-il avec humour.

Les trois ans du Groupe image , «où j’ai compris que je n’étais pas un tenancier de galerie», les tribulations dans le monde des artistes comme photographe indépendant, les incursions dans le monde du cinéma, du documentaire et de la télévision (Laflaque en 2D), tout ce qu’il a fait l’a conduit à cette publication audacieuse du livre «Épreuves du temps», tiré à 1000 exemplaires, aux éditions Carte Blanche.

Les pages du livre représentent la somme de 15 années d’expériences humaines et techniques, entre 1986 et 2004. «Je suis issus d’une école très mélangée», résume-t-il, concluant que «la photo numérique c’est libérateur. Mais attention, mes photographies sont sans altération, elles ne sont pas modifiées.»



André Boucher dédicace son livre à Claude Péloquin
© Photo Michel Tremblay


La tête pleine de projets, l’artiste prévoit se donner quelques semaines de repos avant d’entreprendre une nouvelle étape, dans le documentaire. Il est question d’une collaboration avec le poète Claude Péloquin et de nombreuses autres idées jaillissant du temps consacré à numériser tous les négatifs accumulés au cours de sa carrière de photographe de presse.

«Heureusement, j’avais gardé mes droits d’auteur sur tous mes négatifs.» Ouf! S’exclame-t-il, songeant à la destruction massive des nombreuses archives de presse, brûlées pour faire de la place.

Sachant si bien regarder le passé, André Boucher, artiste photographe, a tout l’avenir devant lui.

***