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lundi 2 décembre 2013

Le Démantèlement de Sébastien Pilote : intense, sobre, poétique



Voir et savoir dire sont les forces du cinéaste Sébastien Pilote. Avant l'image il y a les mots autant que les silences, les gestes faits et plus encore les gestes retenus, les répliques  dépouillées de tout verbiage qu'elles en deviennent percutantes. Avant l'image il y a le rythme, une lenteur sans longueur, des mouvements sans brusquerie comme si le temps ralentissait sa course. 

Le scénario est accessoire. Efficace cependant pour exprimer le sentiment que sous tend ce film : l'amour inconditionnel d'un père. Cela aurait pu être raconté en plein cœur d'une ville surpeuplée ou dans une banlieue aux apparences tranquilles. En campant ses personnages dans les champs dorés du Lac-Saint-Jean dont la lumière joue de contraste avec l'intérieur de la bergerie, le cinéaste, sciemment ou non, établit un parallèle entre le lien du père nourricier (protecteur de ses enfants) et la ferme nourricière des hommes. Le démantèlement n'en a que plus d'impact dans tout ce qu'il signifie d'abandon, de sacrifice de soi à l'autre, de la paternité assumée.

Le Démantèlement, film de Sébastien Pilote met en scène Gabriel Arcand et Sophie Desmarais


Le drame de Gaby en révèle un autre qui, sans être le propos majeur du film, s'y insinue avec une redoutable efficacité. Celui de le l'exode rural. De la survie des fermes familiales. Du démantèlement de cet héritage qui se meurt faute de relève. Pour y avoir investi toute sa force vive, délesté d'une conjointe et de ses deux filles qui souhaitaient vivre autrement, Gaby est confronté à un constat pénible : une ferme dont personne ne veut n'a pas de valeur. S'il veut en tirer un certain capital acceptable il doit se résigner à la vendre en pièces détachées. Tout ce à quoi il a consacré sa vie part morceau par morceau.

L'œuvre de Sébastien Pilote transcende l'humain. La charge émotive de chacun des personnages ne semble jamais gratuite. Qu'il s'agisse de l'ami, de l'ex-épouse, de l'amicale voisine, du jeune employé dévoué, de la fille cadette si absente et pourtant si proche de la sensibilité du père ou de la fille aînée en plein tumulte d'un divorce farouchement décidée à sauvegarder le lieu de vie de ses enfants. Et que dire de Gaby, magistralement campé par un Gabriel Arcand d'une intensité qui s'incruste dans le cœur. Pure beauté. On a le sentiment de toucher la grandeur du regard.

***
réalisateur : Sébastien Pilote
scénario : Sébastien Pilote
image : Michel La Veaux
montage : Stéphane Lafleur
son : Gilles Corbeil - Olivier Calvert - Stéphane Bergeron
décors : Mario Hervieux
musique : Serge Nakaushi Pelletier




Ce film a suscité de nombreux articles de presse depuis sa sortie avec succès au Festival de Cannes. Plutôt que de répéter tout le bien qui en a été dit, je propose ici quelques liens, sachant que le lecteur pourra lui-même poursuivre ses recherches sur la Toile.

 Critiques : Voir
                   Ton canapé
                   Mauvaise Herbe

Entretien avec Sébastien :  Le Quatre trois

Sur l'exode rural : Nouvel Observateur

Honneurs : prix à Turin

Facebook : Le Démantèlement






dimanche 27 septembre 2009

Pierre Falardeau dépose les armes

Pierre Falardeau 1946-2009 : Mourir n'est pas la mort

Pierre Falardeau
Photo Radio-Canada

Pendant que nous dormions, cette nuit de vendredi à samedi 26 septembre 2009, Pierre Falardeau rendait les armes contre le cancer. Tout le monde en parle ce matin, rendant hommage à l'homme de conviction, polémiste, cinéaste, artiste engagé. Son œuvre nie la mort de cet esprit marquant. Mourir n'est pas la mort quand la voix ne s'éteint pas lors du dernier souffle.

Hier, mon fils Ariel, étudiant en linguistique à l'UQAC , me résumait sa lecture sur l'aspect social du langage, identifiant quelques exemples les plus remarquables. Ce passionnant débat nous amena à parler du langage de Pierre Fardeau, dans sa vie comme dans son œuvre, alors que j'évoquais mes rencontres avec lui. Je prenais conscience, au fil des mes souvenirs, de l'intensité éprouvée au contact de ce personnage hors du commun et, bien sûr, controversé.

Afin de raviver ma mémoire, j'ai voulu relire quelques uns de mes articles. le concernant. J'ignorais tout de l'à-propos de cette recherche qui me permet, ce matin, d'en partager les fruits en reprenant, plus bas sur cette page, un reportage datant de 1997.

Pierre Falardeau était venu rencontrer les étudiants du Cégep de Chicoutimi. J'avais assisté à ce dialogue, aussi curieuse des questions posées que des réponses données. J'avais rapporté cet échange dans les pages du Progrès-Dimanche et, à sa lecture ce matin, je constate combien la parole de Falardeau demeure actuelle 12 ans plus tard.




Progrès-dimanche
Arts et société, dimanche 23 novembre 1997, p. B3

«Le découragement ça joue contre toi»
-Pierre Falardeau

Laforge, Christiane

Chicoutimi - Homme de paradoxe qui avoue se contredire lui-même, Pierre Falardeau a su amuser et secouer son auditoire, au Cégep de Chicoutimi, mardi dernier.

Pris de cours par la toute première question concernant sa position sur la culture et l'inculture du Québec, un peu embarrassé faute de se souvenir de ses propres déclarations à ce sujet, le cinéaste pamphlétaire a été tout à fait confronté à la deuxième intervention concernant un passage de son livre «La liberté n'est pas une marque de yogourt» dans lequel il dit que l'important n'est pas le chef mais le cœur du matelot.

«Je ne suis pas à une contradiction près, déclare-t-il, précisant qu'en fait, il croit à l'importance d'un chef même si chacun de nous est responsable. Ce que j'ai dit est complètement faux, les chefs sont importants. C'est important qu'il y ait une direction, malgré les niaiseries que j'ai écrites dans mon livre.»

L'indépendantiste a eu tôt fait de se réaffirmer en parlant de son film Elvis Graton qu'il définit comme «le résultat d'un immense écœurement, provoqué par l'échec du référendum de 1980. On demande à un peuple de voter pour la liberté et ce peuple va voter pour l'esclavage.» Propos applaudis par son auditoire qui réagira souvent dans ses déclarations les plus affirmées pour le nationalisme.

Pierre Falardeau a longuement parlé, en réponse aux questions posées, sur la censure insidieuse qui s'applique au Canada sur l'expression artistique. Il a cité des exemples où l'auteur d'un scénario doit justifier jusqu'aux articles définis qu'il utilise. La censure la plus efficace expliquera-t-il, c'est de pousser les personnes à s'autocensurer. Lorsqu'un cinéaste attend après la décision de Téléfim Canada, et que son projet de film est soumis au verdict d'avocats et de fonctionnaires, on apprend vite ce qu'il faut dire et ne pas dire, montrer et cacher. Tout comme lorsque des journalistes ou des animateurs travaillent pour un média, il se doit de savoir qui est le propriétaire pour connaître ses limites d'expression. Falardeau se voulant cependant compréhensif à leur égard, car, dit-il, «il faut payer les factures, la maison et entretenir sa maîtresse».

Il est difficile de résumer ce dialogue avec les jeunes qui a duré plus d'une heure trente. Le langage coloré de Pierre Falardeau, la spontanéité de ses réponses s'ajoutent à son propos qui est souvent mordant. «J'ai été mal élevé» avoue-t-il sans conviction, sinon celle de s'aimer ainsi et de se détester tout autant. Sentiment qu'il partage envers le Québec et les Québécois. Un pays qu'il aime parce que c'est chez lui. Il veut y vivre debout et en français, vilipendant le vendeur de pain de son quartier qui répond «what ?» au mot «pain».

Questionné sur ce qui serait, selon lui, un Québécois qui ne soit pas selon ses termes un «trou de cul», Pierre Falardeau répond en contournant la description par le sentiment d'appartenance: «C'est chez nous, c'est mes affaires. Des fois je nous aime. Des fois je nous haïs collectivement parce qu'on est mitaine, mou. L'autre jour, j'ai niaisé Céline Dion en disant: même si j'aime pas ça je suis content parce que c'est notre marde. Comme j'aime échos vedette que je n'aime pas parce que ce sont nos cochonneries.... Bon, je le sais que je suis fou...»

On doit à Falardeau plusieurs films dont Octobre, Le party, Elvis Graton. Il aurait bien voulu y ajouter Deslauriers, projet jusqu'à présent refusé. «Des projets de films refusés, il y en a cinquante par année. je ne suis pas le seul. Mais je cherche à comprendre pourquoi. Toute ma vie j'ai eu à me battre pour défendre mes projets.»

Pas question de renoncer à ce film. Pas question non plus de limiter ses prochains films, dont un Elvis Graton II qui va être soumis à Téléfilm. «Comme c'est cent fois plus politique que les Patriotes je m'attends à un refus.» Octobre a été refusé plusieurs fois avant d'aboutir à l'écran. Et voici, qu'à sa grande surprise, on le diffuse sur les ondes de Radio-Canada, station dont il dit qu'elle ne cherche qu'à contrôler la pensée des gens. «Je ne comprends pas moi-même qu'ils aient présenté Octobre. C'est peut-être la preuve que le film que j'ai fait est totalement inoffensif et donc totalement sans intérêt.»

Lorsqu'on lui demande: «T'es pas tanné d'être frustré ? », il répond en criant : «Oui. Oui. Tu penses que je devrais me faire soigner. T'as raison, mais parfois ce qui me fait marcher c'est la rage.» Il évoque ensuite Van Gogh, ce peintre dont on s'arrache les œuvres à coup de millions alors qu'il n'en a vendu qu'une seule de son vivant.

«Tu cherches un peu d'espoir autour de toi. Et tu lis la vie de Van Gogh et tu te demandes: comment, comment il a fait pour continuer à peindre alors que personne ne voulait de ses tableaux. Cela m'a donné une espèce de leçon. Il faut continuer, il faut tenir. La lutte politique c'est long mais celui qui gagne c'est le plus toffe des deux. Le découragement ça joue contre toi.»

On comprend qu'il ne sera pas tendre pour la jeune fille qui l'interroge sur l'importance d'avoir des contacts pour réussir, chose difficile, dit-elle, pour les jeunes de la relève. «J'avais pas de contact, j'étais un pauvre innocent. Tout était bouché. je ne pouvais pas faire de film, alors j'ai fait des vidéos. Si ce que tu fais est bon, un jour ça va sortir. C'est pas assuré que tu vas réussir mais il faut faire ce que tu aimes.» Comme elle insiste sur l'absence d'espoir faute de contact, il s'impatiente: «Laisse-toi pas raconter des peurs sinon lâche tout. Laisse tomber. fermer le collège... fermer le Saguenay. Avant que le monde sache ton nom c'est long, mais ça fini par marcher. Même si c'est difficile, il ne faut pas se décourager.»

Son souhait, plusieurs fois répété: «Que l'on cesse d'être une minorité de braillards.»

Ce qu'il craint: «La violence que peut engendrer des tactiques comme celui du mouvement partitionniste.»

Ce qu'il recommande: «Sortez de Passe-Partout. On n'est pas tous des petits amis. Avant 1760, vos ancêtres étaient dans la milice. Vos ancêtres ils ont fourré une volée à Georges Washington.»

© 1997 Progrès-Dimanche. Tous droits réservés.

***

Ma première grande émotion falardienne a eu lieu en regardant le film «Party». L'interprétation de Lou Babin, chantant Le cœur est un oiseau tandis qu'un prisonnier «s'évade» en se donnant la mort me hante encore. Cet envol de mots, de musique, d'images m'ont harponnée depuis, sensible et attentive à la suite du combat inlassable mené par Pierre Falardeau. J'aurais aimé retrouver cette interprétation précise. À défaut, même si le diaporama qui l'accompagne manque de profondeur, on peut entendre cette chanson interprétée par France d'Amour.




Pour compléter voici quelques liens retenus:

http://www.pierrefalardeau.com/

http://blogues.cyberpresse.ca/moncinema/lussier/?p=904

http://www.ledevoir.com/2008/10/11/210168.html

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samedi 7 mars 2009

Humeur sur l'humour






Progrès-dimanche
Arts Édito, dimanche 15 février 2009, p. 43

Cours de Saguenéen 101
De l'humour ?

Christiane Laforge

Au secours j'ai perdu le sens de l'humour! À moins que mon sens de l'honneur ou ma fierté saguenéenne prévale sur la soumission à une dérision condescendante de plus en plus flagrante d'une certaine l'intelligentsia.

J'ai regardé le Cours saguenéen 101 que diffuse les iStudio Cinéma Télévision sur le site Internet du film Le Bonheur de Pierre. Un film tourné à Sainte-Rose-du-Nord, comédie humoristique confrontant un français pratiquant le bonheur envers et contre tous, au sein d'un petit village peu enclin à y tolérer «l'étranger», un Français qui plus est. La bande-annonce du film est amusante et, connaissant le talent combiné des Pierre Richard, Rémy Girard et autres comédiens, nul doute que le 17 février prochain, nous passerons un bon moment lors de la première mondiale de cette production franco-québécoise. Rien à redire pour l'instant, même si, à l'instar des Ch'tis ou de La Grande séduction, le comique repose sur l'excès, voire la caricature de traits humains universels.

Sainte-Rose-du-Nord a déjà été le lieu de tournage de plusieurs grandes productions: Toby sur les courses de chiens de traîneaux, certaines scènes de Robe noire et Nouvelle-France. Mais tous ces films n'identifiaient jamais aussi clairement le site magnifique des trois anses de ce village sur la rive nord du Fjord du Saguenay.

Comment ne pas miser sur les retombées touristiques possibles d'une telle vitrine? Prêts que nous sommes à accueillir ces gens d'ailleurs, désireux de mieux connaître cette région et sa population la plus francophone du Québec.

Alors quoi? Pourquoi le Cours de saguenéen 101 me blesse-t-il? Pourquoi ne me fait-il pas rire?

Que les métropolitains ou les gens d'outre-mer trouvent drôles cette «peuplade» d'une «bourgade» isolée, je peux les comprendre. Nul n'est à l'abri de l'ignorance. Paris Match l'a magistralement démontré dans son reportage sur le 400e de Québec.

J'ai en mémoire la très amusante leçon du «parler» québécois donné au public français par Linda Lemay. Je l'ai même trouvé savoureuse au point de le faire écouter à des amis européens. Aurais-je perdu mon sens de l'humour?

En écoutant le Cours de langue saguenéen 101 présenté par Louise Portal, je me suis sentie en terre étrangère. Le syndrome du Ch'tis a frappé notre comédienne, ambassadrice de sa région, qui se prête à un discours où l'on accentue des traits marginaux du langage populaire, non représentatifs et surtout en rien exclusifs au Saguenay - chesse, frette, boswell (??), l'élision de l'accent sur dépanneur (?), etrange (?), l'ineffable «là là» - dans une forme caricaturale peu flatteuse. Que ces expressions fassent partie du paysage ne signifie pas que c'est la norme. Et l'autodérision, que l'on nous souhaite, suppose un fond de vérité. Une vérité avec laquelle les scénaristes de iStudio prennent beaucoup de liberté, nous attribuant des expressions peu ou pas connues ici. Un peu plus de rigueur aurait aidé à la digestion!

«Mais c'est de l'humour», insistent les Ghyslain Harvey (Promotion Saguenay) et les «gens» anonymes soi-disant amusés qui auraient «applaudi cette farce», affirment ses concepteurs. «C'était de l'humour», se défendaient les tenants du dernier Bye-Bye avant de se confondre en excuses, tout étonnés que certaines personnes se soient senties blessées plutôt qu'amusées. Non! C'est de la dérision frôlant le mépris. Ce mépris menant à la méprise irrespectueuse et vulgaire d'un député français, Pierre Lasbordes, accueillant le premier ministre du Québec Jean Charest en lui demandant: «J'espère que vous n'avez pas trop la plotte à terre» (sic), sous prétexte de faire de l'humour en parlant, croyait-il, comme les Québécois.

J'ai perdu le sens de l'humour. Nul besoin de me le dire. Je l'ai troqué contre le désir impérieux de convaincre «l'étranger» que les vents froids de nos hivers blancs insufflent à notre langue une poésie unique débordant des œuvres littéraires des Nicole Houde, Lise Tremblay, Michel-Marc Bouchard, Daniel Danis, Jean-Roch Gaudreault, Yvon Paré, Alain Gagnon, André Girard, Élisabeth Vonarburg, Gérard Bouchard et nombreux autres.

La promotion du film Le Bonheur de Pierre n'aurait certainement rien perdu à ouvrir sa tribune sur le monde réel de ce peuple du Fjord.


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lundi 9 février 2009

Polytechnique, l'éloquence de l'art


Photo du film Polytechnique



Progrès-dimanche
Arts Édito, dimanche, 8 février 2009, p. 34




L'éloquence de l'art

Christiane Laforge

Voilà plus de 35 ans que j'utilise les mots pour parler des artistes et de leur importance. Tout ce temps d'une carrière journalistique au cours de laquelle je n'ai jamais douté de cette conviction: l'art est la voix, le miroir, l'expression de ce que nous sommes.

Le jeune réalisateur de Polytechnique Denis Villeneuve et son équipe, producteurs, scénaristes, comédiens, en sont un exemple frappant.

Outre que le cinéma réunit plusieurs disciplines artistiques, sa finalité, à l'instar d'autres formes d'expressions artistiques, transcende le pire et le meilleur de notre humanité.

La tragédie du 6 décembre 1989, alors qu'un homme a délibérément tué 14 femmes étudiant à cette école de Montréal, suscite le désarroi, l'horreur devant la violence du geste, une infinie tristesse devant l'incompréhensible fatalité. Et pourtant, face au grand écran du cinéma Odyssée de Chicoutimi, je me suis inclinée devant une œuvre d'art magistrale.

Montrer

Le film Polytechnique dépasse l'évènement réel qui a marqué toute une population en 1989. Le scénariste Jacques Dabvidts a su aller au cœur d'un fait pour en extraire la forme.

Comment dire? Il a retenu les gestes comme le sculpteur détermine les formes. Il a situé les mots, jamais trop, jamais trop peu, comme le peintre amalgame les couleurs. Les comédiens sont devenus la toile réfléchissant l'ensemble pour en rendre l'expression voulue. La caméra a su tirer parti de chaque plan. Cette route longeant les glaces projetées à la verticale comme une toile se défaisant sous nos yeux. Ou ce couloir inversé comme pour mieux ressentir le sentiment d'un univers totalement renversé. Tant d'exemples d'un film exceptionnel que l'on pourrait citer!

Denis Villeneuve montre les faits. Avec justesse, avec une maîtrise du propos et le remarquable travail de Pierre Gill à la photographie. Il ne raconte pas l'histoire, il nous permet de la regarder. Sans jugement, sans colère, sans préjugé. Nous laissant à notre propre incompréhension devant l'incompréhensible. Parce que c'est cela qui est dit. Il n'y a rien à comprendre. Si horrible, si tragique et totalement inexplicable.

Dire

Polytechnique dépasse les mots. Rend caduques les discours et surtout les propos véhéments des uns et des autres en quête de coupables.

Ce film dépasse l'histoire qu'il raconte. Parce que "ce fait" hélas! n'est pas unique. Récemment, en Belgique, un jeune homme a pris d'assaut une crèche et y a tué plusieurs bébés. Plus près de nous, une famille a été décimée nous laissant pantois, la tête pleine de pourquoi?

Le film ne donne pas de réponse. Là n'est pas le but du cinéaste. Le film démontre qu'il n'y a rien à comprendre au fait lui-même, mais tout à comprendre de ses conséquences, de la douleur, du désarroi. La foudre foudroie. On en meurt. On peut survivre.

Ce film est la somme d'un art achevé. Celui du scénariste, du réalisateur, du photographe, du musicien et des comédiens. Impeccablement dirigés, ils incarnent une vérité humaine qui nous remue, nous trouble profondément et, curieusement, abolit la colère. Rien à juger. Rien à condamner. Seulement l'immensité d'un chagrin justifié. Et une œuvre cinématographique pour l'exprimer.

Tout est senti... ressenti. Un battement de cœur que ponctuent les silences.

L'art a son meilleur!

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vendredi 5 décembre 2008

Babine... s'émerveiller encore!


Il y a des films qui nous enchantent



Photo - © 2008 Alliance Films Inc.
Vincent-Guillaume Otis (Babine) et Luc Picard (Toussaint Brodeur)



Progrès-dimanche
À l'écran - Télé et cinéma, dimanche, 30 novembre 2008, p. 43

Babine

Irrésistible!

Christiane Laforge

Irrésistible Babine! Ce conte filmé de Fred Pellerin, réalisé par Luc Picard est un cadeau. On en porte le souvenir comme un bijou au cœur. Un charme magique qui nous rassure, convaincu désormais de ne jamais succomber au désabusement parce que le ciel de Pellerin est envahi par les lucioles.

Que l'on connaisse les personnages de Fred Pellerin par ses livres ou ses spectacles ou non, importe peu. Dès la première image, en plongée sur la vallée profonde où se niche le petit village de Saint-Élie-de-Caxton, le spectateur est séduit.

Il suffit de s'abandonner, guidé par la voix du narrateur (Fred Pellerin) qui va décrire les tourments, les chagrins, les joies de Babine, le fils de la sorcière, et des gens de son village au temps où on "fabriquait de la démesure sur le grandiose de notre quotidien".

On y raconte ce pays du barbier de sévices, de la belle Laurette, prix Nobel de l'amour" effeuillant sans fin la marguerite, de la fumeuse de bonne aventure, des mains de fer en quête de velours. On y décrit les déboires du Forgeron amoureux de la Veuve St-Barnabé, maîtresse du Vieux curé, de Madame Gélinas enceinte depuis vingt ans, du Curé Nouveau qui pratique l'art "de punir le coupable et culpabiliser les autres". Bref! comme le dit si bien le conteur, il s'agit "d'un rêveur du minuscule qui récolte l'incroyable".

Une équipe

Photo - © 2008 Alliance Films Inc.

La distribution : Vincent Guillaume Otis, Luc Picard, Alexis Martin, Isabel Richer,Marie Brassard, Julien Poulin, Marie-Chantal Perron, Antoine Bertrand, René Richard Cyr, Maude Laurendeau, Gildor Roy

Le film est le résultat d'un véritable travail d'équipe. À l'imagination débridée du conteur, plusieurs ont ajouté leur science. Joanne Arseneau apprenant à Fred Pellerin les contraintes d'un scénario, Luc Picard brossant la part d'humanité des personnages que le conteur percevait comme une bande dessinée. "Luc a étoffé les personnages et l'univers visuel du scénario: il les a rendus plus réalistes pour l'écran." Savoir garder la folie de l'un tout en préservant le réalisme de l'autre.

Savoir aussi capter en chaque comédien l'étincelle propice à la magie essentielle à une telle histoire. La distribution est un coup de maître. Chaque rôle est superbement campé. À croire qu'il n'y a que des premiers rôles.

Vincent-Guillaume Otis crée un Babine d'une naïveté touchante. L'innocence dans sa beauté. La gentillesse enrobée de courage et de générosité. L'expression de son visage, le langage du corps, la maîtrise des gestes, tout est réussi dans ce jeu qui nous révèle un grand comédien.

Luc Picard (Toussaint Brodeur) a la flamme qui convient à cet original tout en tendresse et passion, Isabel Richer (La sorcière) a la beauté et la prestance... De quoi damner un saint et exaspérer le Curé Neuf (Alexis Martin) détestable à souhait comme il se doit dans un conte bien fait. René Richard Cyr peut se laisser aller à toutes les fantaisies dans le rôle du décoiffant Méo Bellemare.

Le langage

Le mieux sera de les découvrir dans ce film dont le visuel n'a rien laissé au hasard. En recomposant le village de Saint-Élie-de-Caxton, Nicolas Lepage, concepteur visuel et Jérôme Sabourin, directeur de la photographie, sont parvenus à ancrer les lieux dans un mélange de réalité fantastique.

Un budget de 6,3 millions$, 200 plans d'effets visuels. C'est déjà un exploit. Et pourtant, s'il y a tant de magie dans ce film, s'il nous reste collé à la mémoire, c'est par une singulière et magnifique symbiose entre Fred Pellerin et ses interprètes. Les tournures de phrases, les expressions, la poésie et les prouesses verbales qui font la popularité du jeune auteur nous sont rendues avec un naturel désarmant dans la bouche des comédiens. Un beau film! Un grand film!

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Astérix aux Jeux Olympiques



Il y a des films qui nous déçoivent


Oélix (Gérard Depardieu) et Idéfix
Astérix aux Jeux Olympiques
Photo Brono Calvos / Laurent Pons
© 2007 Les Éditions Albert René / Goscinny - Uderzo





Progrès-dimanche
À l'écran - Télé et cinéma, dimanche, 16 novembre 2008, p. 47

Astérix aux Jeux Olympiques

La médaille d'or du pire cinéma

Christiane Laforge

Déception assurée pour les fans de Goscinny et Uderzo, pères d'Astérix le Gaulois qui voudront se procurer le troisième film de la série Astérix, maintenant disponible en DVD. Frédéric Forestier et Thomas Langmann ont produit un véritable navet non comestible.

Il a fallu se donner beaucoup de mal pour que le film "Astérix aux jeux olympiques" coiffe les lauriers du dérapage le plus réussi. Une couronne fanée de 80 millions d'euros. La participation des professionnels du sport Zidane, Mauresmo et Parker, clin d'œil pourtant sympathique, n'ont pu faire rebondir des répliques aussi dégonflées qu'un ballon troué. Même Michaël Schumacher n'a pu sauver la mise pour franchir la ligne d'arrivée d'une course à la débilité.

Piètre scénario

Ce film n'a rien à voir avec la bande dessinée de René Goscinny et Albert Uderzo. Le scénario en a conservé quelques répliques, reprises parfois hors contexte et bien loin de l'humour et de la finesse d'esprit de ses créateurs.

En fait, ils étaient quatre scénaristes, Thomas Langmann, Alexandre Charlot, Olivier Dazat, Franck Magnier, à concevoir une très infidèle histoire inspirée de la célèbre bande dessinée. Un attelage sans cheval de tête où chacun a dû vouloir tirer dans sa direction.

Sthéphane Rousseau (Alafolix) - Astérix aux Jeux Olympiques
Photo Brono Calvos / Laurent Pons
© 2007 Les Éditions Albert René / Goscinny - Uderzo

Cela expliquerait peut-être l'absence de cohérence de l'intrigue dont on ne sait plus si la trame repose sur les tentatives répétées de Brutus pour tuer César ou sur la compétition olympique. En introduisant de nouveaux personnages - Brutus (Benoît Poelvoorde) malgré tout assez crédible, Alafolix (Stéphane Rousseau) condamné à un rôle sans panache ou la princesse Irina (Vanessa Hessler) sans consistance - en modifiant l'intrigue originale pour l'abêtir dans un conte maladroit où la princesse doit épouser le vainqueur, la trahison est complète. Le chien Idéfix a finalement le meilleur rôle.

Les producteurs de ce désastre ne prétendent pas reproduire au cinéma la bande dessinée de Goscinny et d'Uderzo. "Tirée de l'oeuvre de ..." spécifie le générique. Encore heureux de le préciser car cette parodie douteuse est tout ce que l'on veut, sauf inspirée. Difficile de ne pas y percevoir un opportunisme malsain, croyant profiter lucrativement, du battage médiatique pré-olympique des jeux de Beijing.

Sauve qui peut


Alain Delon dans le rôle de César - Astérix aux Jeux Olympiques
Photo Brono Calvos / Laurent Pons
© 2007 Les Éditions Albert René / Goscinny - Uderzo

Dommage pour Stéphane Rousseau. Faire partie d'une distribution prestigieuse devait le ravir. Ce rôle d'Alafolix ne sera certainement pas sa meilleure carte de visite. Le personnage est d'une telle vacuité que tout le talent qu'on lui connaît et qui n'apparaît pas ici n'a aucune chance de sauver le personnage. Le César campé par Alain Delon parvient à se hisser quelque peu au-dessus d'un jeu d'acteur désespérément nul.

Quelques scènes, trop rares, permettent de croire qu'il y a eu un minimum de compétence au service de ce film... sans doute un intrus se trompant de plateau: César vu de dos, bras levé, comme pour saluer d'un seul geste toute la grandeur de l'armée romaine, une mer de soldats en rangs parfaits nous rappelant Star Wars. Ainsi que certains passages de la course de chars.

Mais ce "peu" est rapidement oublié devant les bourdes répétées d'une équipe qui a peut-être voulu remporter la médaille d'or du championnat peu enviable du pire cinéma.

© 2008 Progrès-Dimanche.

Astérix aux Jeux olympiques (France, 2008). Réalisation : Frédéric Forestier et Thomas Langmann. Scénario : Alexandre Charlot, Olivier Dazat, Franck Magnier et Thomas Langmann, soi-disant inspiré de la bande dessinée de Goscinny et Uderzo. Production : Jérôme Sedoux. Musique : Frédéric Talgorn. Image : Thierry Arbogast. Montage : Vincent Tabaillon. Décors : Michail Krasnoborov Redwood. Costumes : Chloé Lesueur. Interprétation: Benoit Poelvoorde (Brutus), Clovis Cornillac (Astérix), Gérard Depardieu (Obélix), Alain Delon (Jules César), Stéphane Rousseau (Alafolix), Jean-Pierre Cassel (Panoramix), José Garcia (Couverdepus) et Adriana Karembeu, Jamel Debbouze, Francis Lalanne, Zinédine Zidane, Michael Schumacher, Franck Dubosc, Sim, Amélie Mauresmo, Tony Parker et autres grandes stars du cinéma français.

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