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jeudi 11 décembre 2008

Épreuves du temps d'André Boucher


© Photo André Boucher - Épreuves du temps





Condensé du reportage publié dans le Progrès-Dimanche
Les Arts, dimanche, 30 novembre 2008, p. 34

Livre d'art Épreuves du temps
André Boucher sublîme ce qui est



© Photo André Boucher - Épreuves du temps


Par Christiane Laforge

L'œil aiguisé du photographe de presse, jadis au journal Le Soleil, a su voir l'œuvre du temps. Là où nous serions si nombreux à ne percevoir qu'usure et délabrement, André Boucher a saisi la beauté cachée sous les «Épreuves du temps».

Surfaces ridées, craquelées, couches de couleurs superposées se soulevant comme pelures qu'il a encadrées dans l'objectif pour n'en retenir que l'essentiel.

Le temps est un artiste. On le constate au regard de ce livre de photographies, lancé en octobre dernier lors de l’inauguration d’une importante exposition sur ce thème qui se termine ce 30 novembre au Centres des arts contemporains du Québec, à Montréal.



© Photo André Boucher - Épreuves du temps

En 1995, le fondateur du Groupe Image, devenu photographe indépendant au service des arts et des médias, publie un premier ouvrage au titre interrogatif et précurseur? : «Est-ce que quelqu'un a remarqué quelque chose?» Lui, certainement!

En 2002, le Salon d'automne international des Beaux-arts de Montréal, rend hommage à la qualité de son travail et lui décerne une médaille d'or pour «Pelure de fer». Il était l’unique photographe parmi une cinquantaine d’exposants à cette biennale internationale.

À 57 ans, ce Saguenéen d'origine, présente le fruit de quinze années de recherches, dans un livre étonnant, à rendre jaloux les peintres en quête de formes et de couleurs exceptionnelles.

«Épreuves du temps» est un recueil de photographies sur l'érosion d'un environnement urbain qu'il nous invite à regarder autrement.



© Photo André Boucher - Épreuves du temps


André Boucher est perçu par certains comme un photographe impressionniste. Si l’on conçoit que l'impressionnisme se caractérise «par une tendance à noter les impressions fugitives, la mobilité des phénomènes plutôt que l'aspect stable et conceptuel des choses», le terme convient à son approche photographique qu’il résume superbement : «Créer pour capter l'instant magique qui se livre, se révèle pour sublimer ce qui est, témoigner de ce qui fut. Créer pour laisser une trace, quelques grains de lumière et un peu de son âme derrière soi.»

Le livre

À la découverte du livre «Épreuves du temps», la surprise est totale. À moins d'être familier avec le travail du photographe André Boucher, on se convainc de feuilleter un livre d'art représentant les toiles d'un peintre.

Christine Leroy, qui signe le texte de présentation, l'exprime très bien: «Oscillant entre abstraction et figuration, impressionnisme et automatisme, la photographie d’André Boucher surprend malgré elle, emprunte un langage pictural qui nous confond. Elle se joue des limites, du temps, de l’histoire de l’art et des hommes, pour leur livrer, dans une éclatante métaphore chromatique, le devoir de vigilance.»

Voir au-delà

À défaut d'avoir pu visiter son exposition «Épreuves du Temps» qui se terminait le 30 novembre dernier au Centre des arts contemporains du Québec, le livre offre une alternative des plus séduisantes. L'œil est confondu. S'agirait-il de peintures qu'on ne serait pas moins curieux de tourner les pages pour découvrir tout un monde de formes et de couleurs. Savoir regarder. Dépasser l’apparence pour voir au-delà. André Boucher ne pratique pas uniquement l’art de la photographie, mais aussi l’art de regarder. Derrière sa lentille, il montre le chemin d’inattendu.

Sans doute passerions-nous à proximité de ces surfaces, murs ou portes, bois ou métal - on ne peut pas nommer «la chose» - sans y voir plus que la corrosion des jours. André Boucher a choisi de s'en approcher, captant les strates révélatrices de toute une histoire à deviner.

Il le dit lui-même : «Je cherche l'inédit, l'inattendu, l'éphémère, le viscéral, les textures et les couleurs qui deviendront intemporelles avec une dimension insoupçonnée.»



© Photo André Boucher - Épreuves du temps

Œil de maître

Dans certaines photographies, on pourrait prétendre voir un paysage, grand ciel bleu dominant une plaine désertique où la verdure peine à s'étendre. Pour d’autre, une parcelle d’un tout plus grand dont l’absence de forme à reconnaître cède le pas devant l’abstrait où tout demeure en équilibre, comme la toile réussie d’un maître peintre.

Sillonnant les rues de Montréal ou s'échappant sous le soleil de la Havane, le regard du photographe s'attarde sur les surfaces dont il cerne les effets résultants du temps, sa durée comme ses intempéries et son soleil.

«L'artiste nous livre une vision très personnelle, un regard unique et pourtant empreint d'universalité, une œuvre métissée et multiple entre accent zen et expression baroque, nordicité et exubérance tropicale, faisant écho à la diversité du monde», conclut Christine Leroy.

***

Entretien avec André

Devant les œuvres exposées du photographe André Boucher ou même les reproductions de son livre «Épreuves du temps», les spectateurs, même des professionnels de la peinture, sont mystifiés, croyant admirer des peintures. Armand Vaillancourt ne s’y est pas laissé prendre. «C’est un des rares, constate André, ajoutant, mais je ne fais pas cela pour mystifier. C’est un problème de perception. Ma perception. Je photographie les ravages du temps sur le bois ou le métal comme on fait de la récupération. Je vois la beauté.»

Évoquant Cuba où il a mitraillé des lieux vétustes, il raconte : «Pour moi, c’est un paradis. Pour eux c’est un cauchemar. Finalement, ils se rendaient compte que je trouvais beau leur environnement.»

À sa manière de regarder, André Boucher réconcilie l’âge et ses rides. C’est toute l’histoire d’une vie qu’il saisit dans l’objectif de l’appareil photo.

Du vol à l’envol

Après ses études au Cégep de Jonquière et quelques semaines d’apprentissage au Progrès-Dimanche en 1972, André Boucher hésite entre rester pour la naissance du nouveau journal Le Quotidien, né en octobre 1973 et un poste de photographe de presse au Soleil de Québec. Admirateur de Don McCullin, il préfère l’esthétisme du sujet que la contrainte conventionnelle du fait divers. Ses confrères le surnomment «Le poète aux vertes espérances».

Le vol de tous ses appareils de photo, au début des années 1980, provoque son envol vers une indépendance ponctuée, «de simplicité volontaire» commente-t-il avec humour.

Les trois ans du Groupe image , «où j’ai compris que je n’étais pas un tenancier de galerie», les tribulations dans le monde des artistes comme photographe indépendant, les incursions dans le monde du cinéma, du documentaire et de la télévision (Laflaque en 2D), tout ce qu’il a fait l’a conduit à cette publication audacieuse du livre «Épreuves du temps», tiré à 1000 exemplaires, aux éditions Carte Blanche.

Les pages du livre représentent la somme de 15 années d’expériences humaines et techniques, entre 1986 et 2004. «Je suis issus d’une école très mélangée», résume-t-il, concluant que «la photo numérique c’est libérateur. Mais attention, mes photographies sont sans altération, elles ne sont pas modifiées.»



André Boucher dédicace son livre à Claude Péloquin
© Photo Michel Tremblay


La tête pleine de projets, l’artiste prévoit se donner quelques semaines de repos avant d’entreprendre une nouvelle étape, dans le documentaire. Il est question d’une collaboration avec le poète Claude Péloquin et de nombreuses autres idées jaillissant du temps consacré à numériser tous les négatifs accumulés au cours de sa carrière de photographe de presse.

«Heureusement, j’avais gardé mes droits d’auteur sur tous mes négatifs.» Ouf! S’exclame-t-il, songeant à la destruction massive des nombreuses archives de presse, brûlées pour faire de la place.

Sachant si bien regarder le passé, André Boucher, artiste photographe, a tout l’avenir devant lui.

***

samedi 1 novembre 2008

Jérémie Giles


Jérémie Giles
© Photo Jeannot Lévesque - Le Quotidien

L'art au service d'une cause humanitaire est une constante dans notre société québécoise. Jérémie Giles en a fait un code de vie depuis longtemps. Le peintre sculpteur de Jonquière a présenté une grande exposition de 75 tableaux, inaugurée le 2 octobre dernier, à l'Agora de la Maison du Citoyen de Gatineau. L'ensemble des œuvres ont été mises en vente sous forme d'encan silencieux au profit de La maison Mathieu-Froment-Savoie, centre de soins palliatifs fondé en 1999 à la mémoire du jeune violoncelliste prodige Mathieu Froment-Savoie, mort d'un cancer à l'âge de 13 ans.

Sur les toiles peintes au nom d'un jeune artiste, Jérémie a composé les couleurs des lieux aimés de sa vie. Ses Extraits du pays portent un regard appuyé sur la beauté de sites particuliers, croqués au crayon ou à la caméra dans les territoires variés de ses pérégrinations à travers le Québec. Homme de toutes les terres, plutôt que de se faire le chantre d'un seul pays, le peintre capture l'essence du lieu unique pour en extraire ses traits universels. C'est ainsi que ses paysages peuvent être de partout dans l'univers nordique, tout en nous étant familiers dans la force évocatrice de ses eaux et la luxuriance de ses forêts.


© Toile de Jérémie Giles
© Photo Jeannot Lévesque - Le Quotidien

Du portrait au paysage, du figuratif à l'abstrait, les techniques de l'art n'ont pas de secret pour lui. Explorateur d'expérience, il ne s'impose aucun style, sinon le sien, préférant adapter son coup de pinceau à l'intention qui sous-tend un projet. Pour cet encan silencieux, le langage de ses toiles était celui du paysage.

« Le paysage pour moi, ce n'est pas la maison dans un décor, ni l'homme ni l'animal... Je ne m'intéresse pas à ça. Notre paysage c'est d'abord le ciel, le roc, la flore et l'eau. Je veux me concentrer sur l'aspect du paysage vierge. Essayons d'apprécier l'esthétique des choses plutôt que la reconnaissance. »

Concepteur et réalisateur de vastes projets, Jérémie Giles annonce que cette exposition était la dernière d'une telle ampleur qu'il réalisera. Il a puisé dans ses réserves de collections antérieures pour compléter le nombre imposant des toiles, bien qu'une grande partie ait été conçue au cours de la dernière année. Une tâche d'envergure dont il ne s'est laissé distraire que par quelques sculptures, dont deux bustes de peintres du Saguenay (Jean-Paul Lapointe en 2007 et Jean Laforge en 2008) et, pour bientôt, un bronze grandeur nature de Mathieu Froment-Savoie jouant du violoncelle. S'ajoute une intéressante exploration d'une théorie en art visuel qu'il nomme le
parcellisme.

***

L'exposition
Extraits d'un pays n'est pas la première du genre que réalise cet artiste. La liste est longue des entreprises d'envergure qu’il a menées à bien. Sa force réside dans un caractère fonceur autant que frondeur, indépendant jusqu'à l'absolu, qui n'a jamais retenu le sens du mot impossible.

Qu'une idée traîne dans les parages, Jérémie Giles la cueille comme d'autres ramassent les coquillages. Il ne se contente pas d'écouter le chant de l'océan d'une coquille vide collée à son oreille. Il n'aura de cesse que s'il parvient à faire entendre ce chant à tous les autres.

L'art est un miroir

Il a tenu plus de 46 expositions solos et 32 expositions de groupes. Fondateur du Symposium de peinture de Baie-Comeau, il y avait bâti et animé le Centre d'art Manicouagan, lieu de rencontre des grands poètes et peintres réputés, jusqu'en 1992. Passionné d'histoire et de sciences naturelles, il a réalisé deux importants centres d'interprétation des sciences de la terre, le plus récent étant l'Écomusée de Hull, inauguré en 1997.

Créateur de plusieurs dessins armoriaux et de plusieurs sculptures publiques pour des villes québécoises, il a sculpté l'explorateur Samuel de Champlain, une œuvre de trois mètres de hauteur coulée en bronze, inaugurée à Gatineau en septembre 2004 pour commémorer le 400e anniversaire de l'établissement de la première colonie française en Amérique.

Pédagogue-né, l'artiste accepte difficilement les limites. Las des restrictions budgétaires et coûts faramineux des droits de reproduction, il a trouvé un moyen original et exceptionnel de monter une exposition thématique sur l'expression identitaire canadienne à travers la peinture. À défaut de rassembler des œuvres témoins, Jérémie a contourné tous les obstacles dans une démarche titanesque se traduisant par une exposition itinérante de 72 tableaux, signés Jérémie, représentant autant de peintres canadiens décédés.

Cette collection complète porte le nom L'art est un miroir car, explique l'artiste:
« L'identité d'un peuple correspond à sa façon de s'exprimer et aux moyens qu'il emprunte pour le faire. Les arts, sous toutes leurs formes, sont justement les fenêtres à travers lesquelles les autres nous perçoivent et nous reconnaissent. »

Jérémie a brossé le portrait de 72 peintres sur une toile de fond reproduisant, dans le style propre à l'artiste représenté, une de ses toiles. Du Ayotte, du Borduas, du Cosgrove, du Fortin, du Jackson, du Krieghoff, du Pellan, du Villeneuve, de la main d'un peintre unique.

Un travail de quatre années de recherche et d'exécution.
« C'était un défi, dans le sens que je m'apercevais que la grande majorité ne distinguait pas ce qu'était l'art canadien. Je ne voulais pas projeter des diapositives sur un artiste, mais faire une lecture de son art, de sa démarche. »

La collection circule dans l'Ouest canadien. Viendra-t-elle au Saguenay-Lac-Saint-Jean? Il en coûterait moins de 10 000 $, mais cela semble trop cher pour nos institutions muséales.



L'art donnera-t-il un nouveau sens au mot parcellisme? Loin de l'entendre comme l'éparpillement d'une force commune, Jérémie Giles verse dans son
isme l'anoblissement du détail.




© Jérémie Giles - Toile peinte reproduisant une parcelle
d'une toile figurative (voir photo suivante)
© Photo Jeannot Lévesque - Le Quotidien


© Jérémie Giles - L'encadré intérieur cible la parcelle
destinée à être reproduite en grand.
(voir photo précédente)

© Photo Jeannot Lévesque - Le Quotidien


Démontrant que la composition globale d'une toile est la somme de parties équilibrées, il en extrait une parcelle minimale qu'il reproduit en grand.

« Je me demandais depuis ma vingtaine: pourquoi faut-il que l'image soit représentative de quelque chose ou de quelqu'un pour être appréciée? Pourquoi les formes et les couleurs ne peuvent-elles pas à elles seules communiquer un sentiment aussi puissant que celui de l'image identifiable ou reconnaissable? »

La question exigeait une réponse. «Cela m'a incité à explorer les moyens capables de démystifier ce passage du figuratif au non-figuratif tout en permettant d'apprécier également l'une ou l'autre forme d'image. »

Entraînant divers observateurs non initiés dans sa démarche, Jérémie a constaté que la personne, découvrant comment on pouvait extraire une image dite abstraite d'une image figurative, se montrait beaucoup moins réticente à observer et sentir des œuvres moins conventionnelles. « J'ai toujours pensé que l'œil évoluait lorsque la ligne qui sépare les deux formes d'art s'estompait. »

Pour inaugurer la présentation publique de sa démarche et illustrer le parcellisme, l'artiste juxtapose la toile figurative et la toile non figurative, reproduisant une parcelle agrandie de la première.

« En choisissant d'encadrer une parcelle d'un sujet ou d'une image dont nous sommes l'auteur, de transposer celle-ci sur une surface agrandie, on réalise ainsi un tableau parcellaire. C'est-à-dire que cette création est une composition faite selon les valeurs chromatiques, de lignes et de formes et surtout, selon un certain ordre esthétique. Ainsi, est né le parcellisme, une oeuvre abstraite, mais néanmoins concrète. »

Dans l'histoire de l'art, on apprend que les courants artistiques sont le résultat d'explorations menées dans l'univers des mots, des sons, des formes et des couleurs. Le peintre invite les créateurs à ouvrir grandes les fenêtres aux risques et périls de passer pour un illuminé. Il conclut: «L'image n'a jamais eu à être identifiable pour être signifiante, exaltante et inspirante. »

***
Ce texte est la reprise modifiée d’un reportage signé Christiane Laforge
publié dans le Progrès-Dimanche du 28 septembre 2008




samedi 6 septembre 2008

Jean-François Lapointe Le Magnifique!


Jean-François Lapointe a un heureux problème. Il doit veiller à maîtriser son enthousiasme à l’égard des nombreuses offres qui lui sont adressées sinon les pages de son agenda vont déborder. Il doit parfois refuser certains engagements parce qu’il a déjà dit oui ailleurs. Cela est même arrivé avec La Scala de Milan où il a chanté Pélléas en 2005.


Jean-François Lapointe dans le rôle de Pelléas
© Photo courtoise JF Lapointe

« La Scala, c’était assez exceptionnel. Premier Québécois depuis 55 ans et le premier rôle-titre jamais arrivé. Depuis, j’ai dû refuser plusieurs fois d’y retourner. Soit la date coïncidait avec mes autres engagements, soit le rôle ne me convenait pas. Je sais quand un rôle n’est pas adéquat pour ma voix. J’ai toujours été excessivement prudent à ce niveau.»

Le Monde

« De beaux projets en perspectives jusqu’en 2013 », assure-t-il.
Lors de notre entretien, il revenait des Chorégies d’Orange où il a campé un Valentin très remarqué dans l’opéra Faust de Gounod.


Jean-François Lapointe (Valentin)
dans l'opéra Faust
aux Chorégies d'Orange, août 2008

© Photo courtoisie JFL

« L’incontestable vedette de la soirée! » soulignent plusieurs critiques.
L’Europe accapare de plus en plus ce baryton, Jeannois de naissance qui a grandi à Chicoutimi et tenu ses premiers rôles sur la scène de l’auditorium Dufour aux belles heures de l’opérette du Carnaval-Souvenir. « Un véritable tremplin pour jeunes chanteurs » a-t-il toujours affirmé. Si fermement convaincu de l’importance de développer l’art lyrique en région qu’il a dirigé, pendant plusieurs années, la destinée de la Société d’art lyrique du royaume sur laquelle il garde un regard affectueux, critique et parfois… anxieux.

Laterrière

Les occasions d’entendre chanter Jean-François Lapointe seront plus rares désormais au Québec. Cela devient un privilège qu’il ne fallait pas manquer, alors qu’il était, le dimanche 24 août dernier, au Rendez-vous musical de Laterrière, pour interpréter des grands classiques du répertoire vocal avec la soprano Marie-Ève Munger et le pianiste Michael McMahon.
Denise Pelletier, amie et journaliste à la retraite qui a été mon équipière pendant plusieurs années à la Section des arts du Quotidien et du Progrès-Dimanche, en parle superbement ici.
***
Le texte qui précède devait être l’introduction du reportage publié le jour même dans le Progrès-Dimanche. Le voici.



Progrès-dimanche
Les Arts, dimanche, 24 août 2008, p. 46

Depuis l’âge de 22 ans
Une carrière internationale menée avec beaucoup d'entrain

Laforge, Christiane

CHICOUTIMI – Grands favoris de plusieurs directeurs artistiques d’opéras connus sur la scène mondiale, Jean-François Lapointe sent venir à lui de nouveaux personnages. Sa voix a pris de la maturité, une ampleur, une force qui le sert bien dans une carrière internationale qu’il mène avec entrain.
Que de chemins parcourus, depuis ses fougueuses interprétations des personnages sortis des opérettes Orphée aux enfers, La Veuve Joyeuse, Les Mousquetaires au couvent à Chicoutimi, précédant de peu sa victoire au Concours international de chant à Paris qui lui ouvre la voie à une carrière internationale alors qu’il n’a que 22 ans!
L’élève de Louise André à l’Université Laval de Québec et de Martial Singher à Santa Barbara a campé plus de soixante grands personnages lyriques. Obtenant sans difficulté les premiers rôles de baryton qui, par son interprétation très personnelle, deviennent siens. Dans la presse européenne, on dit «le Pelléas», «le prince Danilo» et, désormais, après sa prestation aux Chorégies d’Orange, «le Valentin» de Jean-François Lapointe.
Une belle voix ne suffit pas dans le monde lyrique. Les directeurs artistiques peuvent choisir parmi les meilleurs du monde. « Et ils sont nombreux », affirme le baryton. Un artiste doit s’emparer de son personnage, lui donner un ton, un style, un caractère tellement unique qu’il s’impose comme favoris des publics, des critiques et des producteurs.

Personnage multiple

Entre 1988 et 2007, Jean-François Lapointe a chanté Pelléas de Débussy plus de 200 fois. Ce rôle est encore à son agenda jusqu’en 2012. Après quoi, il ciblera plutôt celui de Golaud, annonce-t-il. Personnage imposant campé en 2007 à Paris par Laurent Naouri alors que Jean-François incarnait Valentin et Marie-Nicole Lemieux, Geneviève.
Son rôle de Valentin, dans Faust semble aussi voué à un bel avenir. Les critiques ne tarissant pas d’éloges : «Le baryton québécois Jean-François Lapointe fut avec une force, voire une brutalité machiste, un Valentin de grande allure à la voix puissante » écrit Philippe Gut, dans L’Humanité.
Tour à tour Hamlet, Figaro, Almaviva, Don Giovanni, Jean-François Lapointe est aussi Escamillo dans Carmen, en compagnie de la montréalaise Nora Sourouzian dans le rôle-titre. Le spectacle, présenté plus tôt à Lausanne puis à Vichy, fera une tournée au Japon en octobre prochain.
Dans son carnet s’inscrivent aussi « Les Pêcheurs de perles » de Bizet à Toulon, Claudio dans « Béatrice et Bénédicte » de Berlioz à Paris, la « Dame de pique » à Monaco en avril 2009, « Eugène Onéguine » plus tard toujours à Monaco et, dans deux ans, le rôle de Ford dans « Falstaff », son premier Verdi.
«Un rôle pour baryton lyrique, un registre vocal plus large, explique le chanteur. Ma voix s’ouvre à de nouveaux répertoires… Des défis trop beaux pour ne pas les relever.»

L’avion

Sa carte maîtresse : une bonne santé. Son regret : le temps loin de sa famille. Sa seule plainte : le stress des voyages en avion. «Le respect des horaires se détériore. La perte des bagages, cela m’arrive au moins deux fois par année. Chaque voyage comprend 4 à 5 correspondances. Par année, cela me fait de 30 à 40 vols. Tout cela ajoute à l’angoisse et à la fatigue. »
Vivre en Europe ne serait pas une solution puisque ses rôles successifs le conduisent d’une ville à l’autre, incluant exigeant des trajets de six à sept heures en train. « C’est extrêmement rare que je travaille dans une même ville… et le coût de la vie y est très cher. On est bien chez soi au Québec! J’ai toujours été conscient de ça. »
Travailler davantage sur le continent Nord-américain est utopique pense-t-il. L’opéra n’y est pas ancré aussi profondément qu’en Europe. «Comparé à Orange, la culture ici c’est le désert. À Orange, on compte 8000 spectateurs chaque soir. Les gens de tous âges y viennent du monde entier. Ils achètent leur billet un an à l’avance. Orage est un festival prestigieux, un des plus courus par le public et qui reste très populaire.»
Tellement, explique le chanteur que l’on vend des billets pour assister aux répétitions. «Pour les générales, c’était déjà ouvert au public. Mais pour les répétitions, cela devient de plus en plus courant pour une somme modeste. Et ils sont plusieurs centaines. Moi, je trouve ça affreux. Ce n’est pas facile d’essayer des choses, de se tromper… et entre artistes il y a des choses qui doivent se dire sans témoins. »
Tout n’est pas négatif cependant. Comme le rôle de Valentin n’exige pas une présence constante sur la scène, Jean-François en a profité pour aller rencontrer les gens. «C’est un échange assez sympathique. C’est unique. Ce sont des instants précieux. On sent que ces gens-là se sentent plus attachés à l’opéra. Ils viennent en famille.»
Investir
Cette ouverture à l’art lyrique est également politique. Les pouvoirs publics ne s’attendent pas à ce qu’un opéra soit rentable. Ils n’ont pas peur de subventionner généreusement, remarque l’artiste.
Dans une entrevue, accordée le 4 juin dernier à un journaliste canadien, Jean-François Lapointe exprimait son opinion en ce sens.
« Il faudrait nous rendre compte que la culture c’est important et arrêter de confondre les termes culture artistique et culture sociale. Nous n’exigeons pas des musées qu’ils rapportent de l’argent; nous savons qu’ils existent pour protéger notre patrimoine. La même chose vaut pour les arts. C’est une question de priorité des gouvernements. La culture d’un peuple, ce n’est pas seulement ses acquis sociaux (les soins de santé, par exemple). Il faut s’investir dans les choses de l’esprit, cultiver les arts pour eux-mêmes. »

Les Québécois

« Les artistes québécois ont beaucoup la cote en Europe. Ils y sont assez nombreux et très présents, dans le populaire et surtout dans la musique classique. » Jean-François Lapointe en sait quelque chose, lui qui était sur scène, pour une seconde fois, avec Marie-Nicole Lemieux (Dame Marthe dans Faust, Geneviève dans Pelléas), tandis que Hélène Collerette, occupait la place de premier violon de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, sous la direction musicale de Michel Plasson.
Pendant les quelques semaines de répétition le travail est intense. «Tous les trois, on s’est vu pas mal, mais on n’a pas beaucoup de temps de congé.»
Marie-Nicole Lemieux a tout de même pris le temps de recevoir Jean-François Lapointe et Hélène Collerette. «Avec une tourtière, évoque joyeusement le chanteur. Une tourtière en France, il fallait le faire! »
Lorsque plusieurs artistes québécois se retrouvent dans une même production, ils sont vite, et plutôt affectueusement, ciblés comme le « clan québécois ».
« Lors des saluts, nous étions sur la passerelle qui entoure l’orchestre à Orange. On saluait en regardant du côté d’Hélène et Michel Plasson, a murmuré «Vive le Québec!»

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Jean-François Lapointe (Valentin)
Une scène de Faust aux Chorégies d'Orange, 2008
© Photo courtoisie JF Lapointe



Ce qu’ils en disent


• Jean-François Lapointe, admirable chanteur et acteur, d’un engagement total, est un Valentin héroïque mais élégant qui fait de sa mort, malgré le conformisme moral glaçant du personnage sans pitié pour sa sœur, une terrible tragédie. (Benito Pelegrin, Classique news)

• L’incontestable vedette de la soirée fut le Valentin de Jean-François Lapointe, voix ample, superbe, vivante, jouant son rôle pleinement, qui nous a touchés profondément. Mais joignons lui le passage éclair de Marie-Nicole Lemieux, dame Marthe truculente, à la voix convaincante et au jeu naturel. (Hervé Galien, Cahier de la musique classique)

• [..] Jean François Lapointe qui est plus qu'un brillant Valentin, tant par le chant que par le jeu. (Forum France 2)

• En dehors d'une distribution et d'une mise en scène très honnêtes, le grand vainqueur de la soirée fût Jean-François Lapointe pour sa magnifique prestation de Valentin. Il a tout (puissance, clarté, timbre, engagement, présence). Enfin un chanteur d'opéra qui ne se la joue pas, mais qui joue et chante. Ovation ce samedi dernier bien méritée!
(Jean-claude Meymerit, Aqui)

• Jean-François Lapointe est un Valentin d'un beau métal, sans mièvrerie, Marie-Nicole Lemieux une Dame Marthe impayable et savoureuse, véritable luxe pour un rôle aussi court. (Christian Merlin, Le Figaro)


• Musicalement, la soirée cultivait un état de grâce. Dans la transparence et la souplesse attendrie de la direction de Michel Plasson […]. Grâce aussi à un plateau vocal qui ne souffre aucune faiblesse, des émois respectueux de la très drôle Dame Marthe de Marie-Nicole Lemieux au solide Valentin de Jean-François Lapointe. (Serge Martin, Le Soir)

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dimanche 25 mai 2008

Le bonheur est dans le Fjord


Fjord Saguenay
© Christiane Laforge





Progrès-dimanche
Les Arts, dimanche 11 mai 2008, p. 53

Le bonheur est dans le fjord
Un pur délice!

Christiane Laforge

Chicoutimi - Le livre se trouvait à travers mon courrier, comme un rayon de soleil traversant la grisaille de ce printemps 2008. Curieuse, j'ai franchi les pages titres pour atteindre le début du chapitre un.

Je lis : «Le premier jour se lève sur les collines de Chicoutimi. Averse de soleil dans mon oeil et sur le balcon de la Villa au pignon vert qui surplombe la rue Jacques-Cartier.» (p.14)

Happée je suis. Sans retenue jusqu'à: "un chemin fou de courbes et de montées dans les rondeurs de la montagne." (p.85). Le lendemain, je replonge jusqu'à la dernière ligne, "Le bonheur est dans le Fjord" qui deviendra le titre de ces récits de voyage de Danielle Dubé et Yvon Paré, publié aux Éditions XYZ.

Le lancement officiel aura lieu le 29 mai à La Pulperie de Chicoutimi.

Impulsive, je me lance sur le clavier pour écrire ma première impression, en toute subjectivité, à ce duo d'auteurs. "J'ai reçu le bonheur hier. Je ne peux mieux dire! Votre livre, c'est du bonheur pour le lecteur. Yvon, quelle poésie! Un véritable extracteur du sens profond des mots. Tu les utilises avec une science telle qu'on se laisse porter par eux à travers ces lieux qui, s'ils me sont familiers, se révèlent plus intenses et plus beaux à travers ton regard. Danielle, la parole toujours bien ancrée dans la réalité des faits, tu nous dévoiles toute l'humanité de chaque être que vous rencontrez. À vous lire, l'un si complémentaire de l'autre et pourtant si total l'un et l'autre, j'ai le sentiment de retrouver ce contact si rare avec l'essentiel des gens et des lieux. "Un été en Provence" m'avait déjà séduite par ces qualités, mais ici c'est l'apogée. "Le bonheur est dans le Fjord" est un pur délice. Un ouvrage magnifique, si intensément subjectif que je me dis : Enfin! il existe encore des écrivains capables de tant aimer le sujet de leur livre qu'ils magnifient les mots pour le dire."
Deux semaines plus tard, reprenant la lecture dans le contexte d'une entrevue à préparer, les impressions se précisent. Rien à renier de l'écrit qui leur a été adressé dans la spontanéité d'une émotion ressentie à la découverte de ce livre. Impossible de dire mieux... et pourquoi vouloir le dire autrement?

Seule interrogation : la maquette de la page couverture.

La photo choisie met en scène un couple assis face à une étendue d'eau. La mer ? La Baie ? Certainement pas le Fjord. Danielle Dubé défend leur choix.

"C'est une photo devant Tadoussac. Tadoussac, c'est l'entrée sur le Fjord. On voit un couple... cela nous interpellait. Le couple regarde le fleuve. Cela évoque la navigation, c'est ainsi que la région a été découverte. C'est le lieu de départ. C'est le dépaysement. La photographie d'Yvon nous rappelle combien nous nous sommes sentis comme des gens qui viennent d'ailleurs."

"Le bonheur est dans le Fjord". Excursion au pays du Saguenay. Récits de voyage. 248 pages. XYZ éditeur.

claforge@lequotidien.com

Catégorie : Arts et culture
Sujet(s) uniforme(s) : Littérature et livres; Voyages, aventures et tourisme
Taille : Moyen, 358 mots

© 2008 Progrès-Dimanche. Tous droits réservés.

Doc. : news·20080511·PD·0054

dimanche 13 avril 2008

Berghella


Philippe Berghella
© Photo Jeannot Lévesque - Progrès-Dimanche



Progrès-dimanche
Les Arts, dimanche 2 mars 2008, p. 32

Berghella
Un monde d'émotion, tel un vent chaud et froid

Christiane Laforge

Un petit prince inventé par St-Exupéry s'émerveillait des couchers de soleil. Dans le regard de Philippe Berghella c'est un lever de soleil que l'on découvre et un prince qui se nomme «Vivre». Voilà ce que j'aime dans ce métier : me retrouver face à face avec la beauté!

«Ce que j'ai gardé dans mon cœur/ C'est pas les larmes, ni la peur/ Ce que j'ai gardé, dans mes yeux/ C'est le feu.»

Aucunement étonné d'apprendre que son premier album avait suscité peu d'émoi, Philippe Berghella ne l'est pas davantage de savoir que son deuxième opus provoque des réactions enthousiastes. «Depuis le premier CD j'ai beaucoup appris. J'ai chanté dans trois pays, j'ai donné 400 spectacles. Avec Don Juan j'ai appris à vivre mes chansons sur scène. Don Juan m'a redonné le goût du théâtre.» L'album le pousse à se donner lui-même.


Son pays

En tournée de promotion au Saguenay, Philippe Berghella a le sentiment de rentrer au pays. Une mère félicinoise, un père sicilien artiste et absent, le chanteur a passé sa prime jeunesse à Chicoutimi, si ce n'est deux années d'escapade à Baie-Comeau. Il gratte ses premières cordes à 14 ans, cueille ses premiers cachets en pièces de 25 cents jetées dans l'étui de sa guitare par les passants qui le croisent sur le Vieux Port de Chicoutimi.

«... apprendre à reconnaître/ Dans la main qu'il a tendue l'espoir d'un jour être maître du destin qu'il a voulu./ Devenir un homme pour croire ce que j'ai cru/ Quand je n'étais personne qu'un enfant dans la rue.» (Devenir un homme)

Écrire

Philippe Berghella ne veut rien de plus que la musique. Auteur compositeur il ne craint pas de laisser à d'autres le choix des mots pour raconter ce qui le fait vibrer. Félix Gray lui a d'abord écrit la chanson titre de l'album «Vivre».

«C'est un auteur qui n'écrit pas pour n'importe qui. Je lui parlais de moi, de ce que j'ai vécu, de mon père. Il m'a présenté d'autres textes, inspirés de ma vie.» Gray signe dix textes sur les douze chansons de l'opus. Toutes chargées des sentiments propres à Philippe, comme dans «Trop de silence», pourtant un extrait de Don Juan, écartée lors de la mise en scène de la comédie musicale. Cette chanson établit un véritable lien entre la comédie musicale, où Philippe incarnait Raphaël, et l'album «Vivre», empreint d'une expérience partagée qui a contribué, assure-t-il, à la mise au monde de sa jeune carrière.

Survivre

«Dans ce métier, surtout aujourd'hui, on ne sait pas si on va gagner notre vie à long terme. Avec l'avènement Internet on devient de plus en plus accessible, on se libère d'un côté. Avec le téléchargement, notre travail devient gratuit. Aura-t-on les moyens de continuer? peut-on se demander. »

Si Don Juan devait reprendre la route du monde, Berghella ne demanderait pas mieux que de refaire les valises de Raphaël. «Cela peut revenir.... je croise les doigts.»

À moins que «Vivre» ne le propulse seul sur la scène. Une tournée de spectacles pourrait bien être amorcée dès l'automne. Tout est à venir, conclut Philippe, l'espoir sur le bord des lèvres., en route pour d'autres entrevues.

L'album «Vivre»

Philippe Berghella a trouvé les complices d'un talent qui se déploie avec bonheur dans ce nouvel album réalisé par Guy St-Onge dans le Studio Référence de Saint-Calixte. Une musique pop francophone, où s'harmonisent guitare espagnole, mandoline, piano, accordéon et chœurs.

Sa voix a atteint sa pleine maturité. Il la maîtrise à volonté pour accrocher des mots chargés de sens qu'il dépose en douceur ou «éraille» avec efficacité. Dès la première mesure de «Trop de silence» l'attention lui était toute acquise.

Aimer tout de suite mots, musique et voix, à l'écoute d'une chanson est rare. Mais quand, à la seconde, «Revoir mon père», piano, violon, paroles portent la douleur du récit, le cœur est frappé. L'émotion n'attend pas pour s'engouffrer comme un vent chaud et froid.

«Les autres c'était l'université. Moi, mes études, c'était le pavé. Dans le froid je grattais ma guitare. L'automne, l'hiver et, quand l'été, ils attendaient d'être diplômés, moi j'attendais pour un dollar. Ce n'était même pas difficile. Je ne crois pas avoir souffert. [...] moi je voulais revoir mon père.» (Revoir mon père)

Oui, avoue-t-il, Berghella nourrit son art de sa vie. «Je suis de l'école de Cat Stevens, de Brel... Ce que je veux c'est tout ce qu'il y a de vrai dans la musique. Faire place aux émotions... Cela est plus facile de mettre en chansons ses sentiments que de parler... Pour que les gens se retrouvent dans ce que je chante il faut que cela soit vrai.»

Pour «Vivre», Philippe a prêté sa plume au parolier Félix Gray, sachant qu'il trouverait les mot pour dire ce qui l'embrase. Dire l'homme de 30 ans, ses blessures, ses joies, ses fêtes et ses amours.

«Dire que si les enfants peuvent apprendre, on a seulement su se défendre, sans essayer un peu d'arrêter de toucher le feu.» (Dire)

De passage à Chicoutimi pour la promotion de son album, Philippe Berghella se souvient: «Quand j'ai quitté ici j'avais des rêves de succès. Que cela soit rapide ou long. Aujourd'hui, j'ai vu avec Don Juan que c'est beaucoup du business. Le succès, il ne faut pas trop y réfléchir. Je vis au quotidien. Je suis un oiseau de nuit. Pas de routine. J'aime qu'une semaine ne soit pas pareille à l'autre. Ce que j'ai appris sur le succès... c'est de prendre cela à la légère. Il faut rester sain là-dedans. Vivre un jour après l'autre. Ce qui m'est important: je sais que je peux chanter.»



Philippe Berghella
Photo de presse








samedi 16 février 2008

Litha


Progrès-dimanche
Les Arts, dimanche 20 janvier 2008, p. 40

Litha, le nouvel album de Skarazula
Curieuse euphorie

Laforge, Christiane

CHICOUTIMI - Les Troubadours de L'Âge des ténèbres de Denys Arcand donnent de l'éclat à notre présent. Le second album de Skarazula suscite une curieuse euphorie. Dans ma tête, les pieds dansent, le corps fait des pirouettes et le temps s'évapore dans les sons joyeux d'instruments médiévaux flirtant sans retenue avec les instruments d'Afrique et d'Orient. La Rose des vents est confondue par le solstice de Litha.

J'avais déjà succombé au charme d 'Ostara, leur premier album célébrant l'équinoxe du printemps, consacrant les sept ans de ce trio fondé en 1999. Litha suscitait à la fois curiosité et crainte. Avaient-ils tenu cette belle promesse d'Ostara? Avaient-ils égaré leurs notes dans les Molières de la récurrence? Charmée en 2006, la conquête est totale en 2007 alors que Litha réchauffe tant l'hiver qu'il pleut en décembre... des larmes de joie, peut-on se dire à l'écoute de ce "clin d'oeil aux fêtes païennes qui ont ponctué la vie de nos ancêtres."

D'une pièce à l'autre, Skarazula crée un esprit enclin à la fête, certes, mais très sérieux dans un jeu musical que le trio maîtrise. Chaque instrument s'affirme, existe, s'épanouit. On éprouve le sentiment de se trouver en plein dialogue amoureux, joyeux, parfois exubérant, quelquefois nostalgique, jamais ennuyant. Et les voix sont très belles.

Skarazula n'interprète pas. Il crée. Il extirpe des sonorités anciennes, s'inspire de musiques d'hier, mélange les cultures pour recréer la sienne.

L'album inclut quatre compositions originales du trio. Kürdi azeri puisant dans la musique turque de l'Azerbaïdjan est jouée sur l'oud, le kaval, le daf et le dumbek. "Les deux autres pièces originales sont jouées à la vièle à archet: il s'agit de Tarantella, un morceau inspiré de la musique italienne, et de Dans ar kêriadenn, une danse bretonne composée par un Québécois aux ancêtres normands! Mauresque, précédée d'un Taqsim, est quant à elle d'inspiration arabe. Les neuf pièces anciennes qu'on retrouve sur Litha vont des danses italiennes du XIVe siècle aux chansons bretonnes du IXe siècle, en passant par les Cantigas de Santa Maria, d'origine espagnole", explique Steve Grenier, porte parole du groupe.

À découvrir pour qui n'a pas connu Ostara. À explorer pour qui aime que le passé se conjugue au présent. À savourer, une fois de plus, pour qui s'abandonne au son de Skarazula.


Encadré(s) :

QUELQUES NOTES...

Les instruments propres à la musique médiévale utilisés par Skarazula : cistre, mandore, cordophones, vièle à archet, vielle à roue, tambour à cordes, psaltérion, harpe médiévale, guimbarde, chalumeau, rauschpfeiffe...

Instruments d'origine orientale : l'oud, le kaval et les tambours sur cadres, comme le daf, le riq et le tar. Un instrument africain, l'udu...

Quelques collaborateurs pour "Litha" : Marie-Annick Béliveau, mezzo-soprano, Pierre-Alexandre St-Yves au chalumeau, au rauschpfeiffe, à la vielle à roue et au chant, Dominique Haerinck à la harpe médiévale et Frédéric Fontaine à la guimbarde...

Réalisé et arrangé par Steve Grenier et François Rainville, "Litha" (SKA-CD-002) a été enregistré en majeure partie à Saint-Paul de Joliette. La prise de son est signée Alain Girard, Steve Grenier et François Rainville. Le mixage et le mastering ont été réalisés au studio Sygma par Alain Girard et les membres de Skarazula...

Skarazula apparaît brièvement dans le film de Denys Arcand, "L'Âge des ténèbres". Quatre pièces de leur premier album, "Ostara" (5000 exemplaires vendus), figurent aussi sur la trame sonore du film...

Illustration(s) :

Catégorie : Arts et culture
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Doc. : news·20080120·PD·0009

Ostara


Progrès-dimanche
Arts-Télé, dimanche 16 juillet 2006, p. B10

Disques

"Ostara"
Retour en arrière signé
Skarazula

Laforge, Christiane

Chicoutimi - Impossible de ne pas parler de l'album "Ostara". Un disque de musique médiévale dont les notes s'éparpillent dans ma tête comme un pollen fécond soufflé par un vent jeune. Trois musiciens québécois ont fondé le groupe Skarazula en 1999.

Leur répertoire s'inspire de musique médiévale, celtique, orientale, que ce soit leurs compositions ou les musiques retrouvées du XIIIe et XVIe siècle européennes et orientales. Dès la première pièce, on est aspiré par leur monde sonore, joyeusement étonné de l'abandon qu'il provoque.

Après plus de 400 représentations, données principalement en milieu scolaire, Skarazula réalise un premier album dont le titre "Ostara" évoque le nom de la déesse de l'aube et du printemps, Oestre. Leur ton musical correspond bien à cette fièvre d'une renaissance qui nous envoûte chaque fois que l'on cède à la tentation de l'entendre. Un album qui ne passera pas inaperçu!

Plusieurs pièces sont de leur cru, compositions aux noms sans banalité : Ostara, Échos de la mer Noire, Dansa de Lauzeta, Kakma, La bransle du Fol, La danse des moustaches, Illusion. D'autres surgissent d'un lointain passé. Ils en ont gardé l'esprit mais y ont insufflé leur propre sensibilité, recréant sans trahir. Il faut dire qu'ils ne s'improvisent pas dans cet univers très particulier. Deux des musiciens sont aussi luthiers de formation. François Rainville et Steve Grenier ont fabriqué plusieurs des instruments dont ils jouent : psaltérion, cistre, mandore, trompette marine, vièle à archet.

Porte-parole du trio, Steve Grenier explique la démarche unique du groupe disant qu'il "s'inspire des diverses façons qu'ont aujourd'hui les musiciens d'aborder la musique ancienne.

Il s'agit de s'inspirer de ce qui a été découvert sur ce répertoire sans tomber dans la recherche d'une reconstitution historique. En combinant cela à une approche où la liberté est évidente en ce qui a trait aux arrangements, le résultat est à la fois moderne et fidèle à l'esprit médiéval."

Ils sont à découvrir, tant pour tout ce qu'ils ont à dire de leurs multiples talents, de cette polyvalence qui leur assure une originalité, de leurs instruments qu'ils maîtrisent si bien, de leur composition qui nous ravit l'esprit, de leur interprétation d'une musique d'autrefois dont l'écho trouve sa place dans la mémoire du coeur.

Après avoir entendu "Ostara" du groupe Skarazula, la curiosité risque fort de s'éveiller à l'égard des musiciens et de leurs instruments.

Leur site Internet est incontournable à cet égard: www.skarazula.com


Encadré(s) :

François Rainville et Steve Grenier ont fabriqué plusieurs des instruments dont ils jouent

Illustration(s) :

SKARAZULA - Steve Grenier (percussions, psaltérion et voix), François Rainville (cistre, mandore, ouo, trompette marine, vièle à archet et voix) et François Perron (flûtes à bec, flûte traversière, voix).


Catégorie : Arts et culture
Sujet(s) uniforme(s) : Musique
Taille : Moyen, 344 mots

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dimanche 1 avril 2007

Saguenay-Lac-Saint-Jean

Saguenay-Lac-Saint-Jean

Pays de la démesure

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Il y a le pays d'origine, non choisi, inscrit dans la destinée. Pour certains privilégiés, il y a le pays choisi. J'appartiens plus sûrement à la terre saguenéenne que si j'y étais née. C'est le pays de mon âme. Celui qui s'est emparé de mon cœur, a façonné mon esprit.

Jusqu'à neuf ans, avant l'arrachement brutal à ma Belgique natale, mes yeux se sont nourris du mystère des eaux du fleuve baignant les rives de Dinant, La Meuse. Vingt ans plus tard, nulle offre, amoureuse ou professionnelle, n'a su me convaincre de renoncer à vivre au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Vingt autres années de plus, comme journaliste, j'écoute avec compréhension les confidences nombreuses des exilés, natifs ou non, qui ne parviennent pas à extirper le regret qu'ils ont d'être partis de ce royaume.

Adolescente, je vivais douloureusement la nostalgie d'un monde idéalisé. Celui de mon enfance. Minorité audible, mon accent provoquait la phrase brûlante: «Tu n'es pas d'ici». Et je le croyais.

Pourtant, j'emplissais mes poumons des vents du Fjord Saguenay, odeurs salines mariées à celles des forêts de pins et d'érables bordant ses rives, tandis que mon regard se colorait de l'incroyable palette couleur passion de l'automne, blanche silence des hivers jusqu'au tendre vert du printemps. Félix chantait le tour de l'île, j'apprivoisais le tour du lac. Vigneault criait «Gens du pays», les Saguenéens et les Jeannois me répondaient.

Je ne suis pas née ici... continue de trahir mon accent. Qu'importent les occasionnels rejets. Je suis conquise, possédée, revendiquant l'appartenance de l'amour éprouvé, de l'admiration ressentie mais plus encore de l'esprit façonné qui, telle l'œuvre du peintre, ne peut être reniée par lui.

Saguenay-Lac-Saint-Jean

Oublions les comparaisons. Chacun trouve ses alliances selon sa nature propre. Il ne s'agit pas de convaincre du mieux d'un lieu par rapport à un autre. Je me sens fille du Fjord Saguenay pour dire le mot «exil» comme synonyme d'éloignement. Et le fjord et le lac ont de nombreux enfants, arborant fièrement le sceau bleu, ton des Bleuets.

Cela commence dans la beauté des lieux. Cette région est le mariage de deux mondes: le Saguenay et le Lac Saint-Jean. Chacun a préservé son identité. Première qualité.

Jacques Cartier a nommé royaume ce pays difficilement accessible, fertile en richesses naturelles qui font sa force aujourd'hui. La forêt, suscitant la convoitise. Exploitée pour la hauteur de ses arbres, futurs mâts de navires européens, puis des compagnies de pulpe dont plusieurs sont encore actives. L'eau, source d'énergie électrique pour les grandes entreprises comme Alcan, Donohue, Abitibi-Price. Les flancs de ses terres pour l'agriculture (Nutrinor) et ses mines (Niobec).

Mais que font-ils avec ce pays, tandis que l'industrie l'utilise ? Un grand jardin de fleurs à Normandin, un grand parc zoologique à Saint-Félicien où les animaux vivent en liberté protégée, un village touristique sur les ruines de Val-Jalbert (feu-village autarcique d'avant-garde), un musée de site (le premier ) sur les ruines de la plus grande pulperie du monde à son époque, la Pulperie de Chicoutimi. Quelques exemples seulement, le temps de démontrer que ce pays est celui de la démesure.

Vous dites lac ? Nous disons mer. Le lac Saint-Jean, ou pour mieux dire, le lac Piékouagami (lac plat en montagnais), se situe à 150 mètres au dessus du niveau de la mer, avec une superficie de 1060 mètres carrés, dont la plus grande profondeur est de 11,3 mètres. En certains endroits, impossible de voir l'autre rive. Mer que les plus grands nageurs du monde affrontent chaque année. Qui en a fait le premier aller-retour, défi maintenant abandonné tant il exigeait une endurance hors mesure ? Christine Cossette, davantage héritière d'une Marguerite Belley (pionnière fondatrice de Jonquière) que de Maria Chapdelaine (pieuse et soumise héroïne de Louis Hémon) . Seconde qualité: le courage.

Vous dites rivière ? le Saguenay prend sa source dans le lac Saint-Jean. Rivière Saguenay devenant estuaire de Shipshaw à Saint-Fulgence passant par Chicoutimi, qui signifie jusqu'où l'eau est profonde. Puis, devenant fjord jusqu'à Tadoussac, pouvant atteindre 275 mètres de profondeur. On y observe les bélugas, on y pèche le requin. Et les transatlantiques viennent mouiller au quai de Grande-Anse, n'allant pas plus avant pour éviter la force des marées et leurs contraintes. Tout le long de son parcours, ils ont construit villes et villages aux flancs de ses monts, tous convaincus d'être les meilleurs. Troisième qualité: la fierté.

J'ai appris à naviguer sur le fjord, sur un voilier au nom rebelle de Kanayou. Et, lorsqu' Ariel, mon fils de cinq mois, riait aux éclats quand la gite lui permettait de tremper ses doigts dans cette eau profonde, j'ai compris sa chance et la mienne. Il grandit dans un pays où tout est possible. L'ambition y a droit d'asile. Au point que les entreprises d'ailleurs viennent y expérimenter leurs produits. Le domaine des affaires a, depuis longtemps, acquis ses titres de noblesse. Bien que ce soit dans les arts que l'on dénombre le plus d'ambassadeurs. Pour s'intégrer dans ce milieu d'une farouche indépendance, il ne faut pas frapper au portes. Il faut ouvrir la sienne. Et si dans leur regard, on demeure toujours des étrangers, leur sourire est la promesse qu'ils tendront la main si vous êtes menacés. Autre qualité: l'hospitalité.

Terre féconde

Les natifs en exil sont les premiers à témoigner de la puissance de l'attachement éprouvé pour ce pays. On ne le fuit pas, on le transporte en soi. Il nous habite. Dominique Lévesque, Marie Tifo, Nancy Dumais, Guylaine Tanguay, Jacques Houde, Véronique Lacroix, Renée Lapointe, Jean Pagé, Claude Quenneville, Louise Portal, Mario Jean, Benoît Johnson, Léo Munger, Claude Gagnon, Mario Tremblay, Marie-Lise Pilote, Pierrot Fournier, Mario Roy, Guy Cloutier, Michel Tremblay, Michel-Marc Bouchard, Geneviève Lapointe, André Duchesne, Ghislain Tremblay, Réjean Tremblay, Jean-François Lapointe, Nicole Houde, gens de communications, de théâtre et de spectacle, humoristes, musiciens, écrivains, sont unanimes: «Chez nous» sont deux mots qui veulent dire «Saguenay-Lac-Saint-Jean». L'écrivain d'origine haïtienne, Stanley Péan continue de se dire Bleuet. Maurice Cadet, en partance pour Montréal après une décennie ici, emporte dans ses œuvres son allégeance à sa terre adoptive.

Restauration, entreprise, création, tourisme, recherche, spectacle: tout y est accessible. Que les cachets soient moindres qu'à Montréal importe peu. Le musicien Richard Cusson, Saguenéen d'adoption depuis cinq ans, avoue ne plus vouloir partir. La force du nombre crée la concurrence et la convoitise. Ici, il a trouvé appui, complicité et amitié avec les gens de son métier. On ne parle plus d'argent, on y parle de vie.

Bonnes tables, grands spectacles, industries, commerces, sports, tourisme, université, académie de ballet, conservatoire de musique. Et si cela ne suffit pas, c'est une région qui se situe à moins de cinq heures de route de tout ce que peuvent offrir, aussi, la métropole et la capitale. La distance n'existe pas. Il n'y a pas de kilomètres. Il n'y a que du temps. Si l'on demande à quelle distance est Québec, on vous répondra deux heures trente; Montréal, cinq heures; Ottawa, neuf heures . Pour le travail: quelques minutes...

Le Saguenay-Lac-Saint-Jean, c'est le pays de la Fabuleuse histoire d'un royaume, que des centaines de bénévoles défendent avec succès depuis 1988. On traverse l'océan pour voir ce spectacle créé par Ghislain Bouchard, symbolisant la nature ardente de ce peuple. C'est le pays du bleuet, fruit sucré source de vin doux, d'apéritif, de confiture et de tarte, évoquant leur légendaire sens de la fête. On y dénombre plusieurs centaines d'écrivains, de nombreux peintres, comédiens et musiciens.

C'est aussi le pays des clochers. Le fier orgueil opposant, de génération en génération, les héritiers des moulins contre ceux de la terre, ceux du commerce contre ceux des usines, milieu urbain contre milieu rural. Vous dites: esprit de clocher ? Le feu ravage la région (1872), les eaux inondent les plaines (1928), ou dévastent villes, villages et routes (déluge 1996) et, où qu'ils soient, Saguenéens et Jeannois transforment la catastrophe en spectacle de solidarité, la date fatidique devenant thème de chanson. Pas de pleurs sur les pertes. On vantera la récolte des bleuets sur les terres brûlées et rendra célèbre une petite maison blanche qui a résisté à la fureur des flots. On ne parle pas des ruines, on leur rend une seconde vie.

Et ce pays est le mien.

En Belgique, mai dernier, on m'a dit à mon accent: «Ah! Tu n'es pas d'ici.» Je les ai crus .... heureuse.


Automne 1998
Texte publié dans la revue Boomers dont l’existence fut éphémère