samedi 23 septembre 2017

Paroles de mères ou les mots du silence, essai de Mona Gauthier





Livré par la poste au printemps dernier, le dernier livre de Mona Gauthier a fait frémir ma boîte aux lettres de ces nombreux silences révélés. Le titre lui-même est révélateur opposant la parole au silence en huit mots :

Paroles de mère
ou les mots du silence

. 

Aborder un tel essai, alors que la signataire a une place très spéciale dans notre vie, ne peut être exempt d’une certaine subjectivité. 



1979




L’écriture a provoqué notre première rencontre. Mona et moi venions toutes deux de remporter un prix littéraire national à la Société d’Étude et de conférence. 

De cet événement propice au dialogue est née une amitié et, quelques années plus tard, l’envie de réaliser un projet d’écriture portant sur la petite histoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Mais, y a-t-il de petite histoire?

Lorsque j’ouvre la première page d’un livre, j’éprouve toujours une sorte de fébrilité semblable à celle qui m’anime quand je monte à bord d’un avion. À la différence que le livre est un transporteur qui ne dévoile pas tout de la destination. 




Avec Paroles de mères impossible d’occulter l’amie derrière l’auteure, pas plus que le fait de connaître son parcours universitaire en littérature et en psychanalyse. Autant d’expériences s’ajoutant à une érudition certaine qui allaient inévitablement teinter le propos.

 

Au fil des pages, je constate que Mona Gauthier n’a rien renié d’elle-même. Mais sa parole a puisé à la meilleure source qui soit pour livrer un essai d’une grande sensibilité : le cœur. Le sien, dont elle a osé suivre le chemin de nombreuses cicatrices, celui des femmes de sa vie (grand-mère, mère, filles), pour finalement étreindre toutes les femmes dans leurs silences comme dans leurs paroles.  Ce livre est à la fois intimiste et universel, personnel et publique.

Observatrice avisée, l'auteure se met à l’écoute des silences passés et présents, ces deux temps où les femmes subissent la pression sociale jusqu’à la faire sienne. Elle dénonce l'oppression, elle questionne l'irrationnel. Elle oppose les certitudes des unes à celles des autres, démontrant les contrastes : avoir ou ne pas avoir d’enfants, s’objecter ou promouvoir la contraception et/ou l’avortement, valoriser la femme ou foyer ou lui préférer la femme de carrière. Un labyrinthe de concepts mis en évidence provoquant habilement la réflexion. 



Le souci de l’objectivité, de l’analyse où domine la raison, n’exclut pas l’émotion. Dans le chapitre Le deuil impossible, où elle décrit la longue et inconcevable agonie de sa fille aînée frappée par le cancer, la parole de la mère exprime à la fois la douleur devant la souffrance de son enfant, la révolte devant l’emprise de charlatans, l’impuissance devant des choix qui ne lui appartiennent pas.  « (…) J’ai compris que je n’en avais pas le droit [critiquer ses choix] et je me suis tue jusqu’à la fin. Je suis restée bouche bée devant mon impuissance à aider ma propre fille. »

 
 Paroles de mères ou les mots du silence  est un essai qui invite à poursuivre cette quête de la parole. Un livre courageux, où nous, lectrices, trouveront dans certains passages les reflets de notre propre histoire.


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Paroles de mères ou les mots du silence est la toute première publication des éditions ALIAS. 



Mona Gauthier a également publié :
 
La métamorphose du sujet dans Fadette, Journal d’Henriette Dessaules 1884/1880, thèse de maîtrise ès arts. Lettres Françaises, Université d’Ottawa, 1987. 




Notre histoire à petits pas, Almanach historique du Saguenay–Lac-Saint-Jean, coauteure avec Christiane Laforge, Saguenay, Les Éditions du Gaymont, 1987.



L’instant freudien : psychanalyse et culture, sous la direction de Gilles Dupuis, Mona Gauthier et Robert Richard, Montréal, VLB 1989.



La jouissance prise aux mots ou la sublimation chez Georges Bataille, Paris, L’Harmattan, coll. Sexualité humaine, 1996.



Les voies de la psychanalyse, sous la direction de Mona Gauthier, Paris, L’Harmattan, 1997.
 

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Commentaires :

 


Vous avez présenté votre livre avec beaucoup d’élégance et de justesse. En vous écoutant, je me disais: « Comme elle a du talent, cette Mona ! » J’étais admiratif. Je suis convaincu que tous ceux qui étaient là sont partis avec l’envie de vous lire. C’est un fort beau livre. Il va faire son chemin. Ce n’est pas seulement votre histoire et celle de vos proches qui s’y trouvent décrites avec grande finesse et sensibilité, mais aussi une tranche de l’histoire du Québec.  ( G. )
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Voilà qui est superbe!  […]. On peut même dire que c'était un livre attendu, mais sans que les gens l'aient attendu consciemment. C'est un livre qui devait être fait, et qui, on s'en aperçoit seulement après l'avoir lu, vient en quelque sorte remplir un vide. Un livre qui tombe pile, le tien!  (R.)
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 J'ai trouvé ce livre un petit bijou, intéressant, touchant, agréable, chaleureux et habilement franc, mettant en mot son vécu et à travers elle le vécu des mères de sa famille, d'une grande portée, en essai libre, mais écrit par une psychanalyste.   (G.M.)

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Dans les médias : entrevues


http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/Les-matins-d-ici/segments/entrevue/27461/meres-livre-mona-fortier
 
http://uniquefm.ca/infos-unique/paroles-de-meres-ou-les-mots-du-silence-37008



Dans les médias Critiques


 Marc-Léopold Lévy, psychanalyste français directeur de l’École de psychanalyse laïque, membre du Cercle freudien et de l’Association psychanalyse et médecine. Directeur de l’École de psychanalyse laïque de Paris. Il a également publié plusieurs essais dont le dernier, Critique de la jouissance comme une, chez Érès.
 


Mères et paroles pleines   


« Tu choisiras la vie »
Genèse ch 30  V19



Ce livre tranche sur tout ce qui a été écrit sur la mère aussi bien comme récit que comme tentative d’explication  ou d’assignation à  un rôle.

Dans son essai, Paroles de mères ou les mots du silence, Mona Gauthier tente de donner la parole aux mères. Attentive au discours tenu sur elles, qu’il provienne de toute source possible elle en rend compte sans juger ni prescrire, tel un analyste, dont elle a longtemps occupé la fonction. De plus elle se laisse aller a dire son propre ressenti de mère et de fille, à l’aide d’un propos autobiographique illustré de photos de famille suivant une libre association, aussi bien de l’actualité que de ses propres souvenirs dans un temps non vectoriel, le présent ne servant qu’à inscrire des expériences de mères qui se déroulent et s’associent librement à travers les époques, l’espace et les générations dans la joie et le deuil. 
  

Cette écriture permet d’éviter une linéarité qui édulcorerait la charge des mots qui  cernent un réel dont une élaboration véritablement ordonnancée donnerait un sentiment d’intelligence qui ne servirait qu‘à s’en défendre. À partir de cette approche grâce à des mots pulsionnels chargés de signifiance, le lecteur est  saisi par le poids de chair et de jouissance que cet écrit met au jour sans fausse pudeur au plus juste du désir propre au nouage pulsionnel de l’auteure.



Si on est femme par posture, homme par attribut, père par fonction  et mère par état,  ce livre traduit parfaitement l’état de mère et c’est ce qui en fait un écrit vivant dans lequel nous sommes entraînés du début à la fin comme dans un roman captivant. Paroles de mères, paroles pleines qui disent le théâtre de la vie en toute simplicité, en toute vérité et qui nous invitent, tout comme le « Je » de l’auteure, à choisir  la  vie ainsi que le prescrit la Genèse.

Marc-Léopold Lévy
Paris, le 19 mai 2017
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Librairie Pantoute

9Mai 2017


Christian Vachon
Essais



La vie pas si silencieuse de nos mères
 


Ce n’est pas une histoire de sa mère et de sa grand-mère que nous narre Mona Gauthier dans son ravissant et sensible Paroles de mères ou les mots du silence, publié cet hiver chez l’éditeur québécois Alias. Il s’agit plutôt de l’histoire de toutes nos mères et nos grands-mères, l’histoire courageuse de ces générations de femmes d’avant la révolution féministe de la fin des années 60 qui « sont parvenues à vivre et à survivre dans la résignation et l’abnégation ».
 


Mona Gauthier, psychanalyste de formation et enseignante universitaire, aurait pu faire de ces propos et non-dits, de cette « écoute flottante » des paroles de sa mère et de sa grand-mère, un texte savant. Elle propose plutôt, et c’est tant mieux, une œuvre intimiste, confidentielle, abordant « sans une rigide linéarité » une foule de sujets (des corsets à baleine à l’avortement, en passant par la chirurgie plastique, la retraite,…), sautant d’une époque à l’autre, allant vers l’avant, vers l’arrière, laissant s’épanouir la couleur des mots, passant du « rouge au noir », nous entraînant dans un « tourbillon », un peu comme une « peinture de Jackson Pollock ».

Le récit gagne en franchise, en humanité, bouscule nos émotions, suscite de multiples réflexions. Bien des tabous sont transgressés. Bien des idées reçues sont ébranlées. Des femmes résignées nos mères? « Ma mère n’était pas une sainte, elle n’a jamais prétendue l’être ». « Je l’ai maintes fois entendue se plaindre de la situation des femmes et de leur impuissance à contrôler leur vie (,,,), en particulier le nombre d’enfants qui se succédaient et faisaient que les pauvres mères finissaient par oublier qu’elles étaient femmes avant tout ». Le désir? Connaît pas. Il n’en était pas question : « bien peu de place au romantisme, et beaucoup d’espace aux névroses infantiles ». Nul doute, selon Mona Gauthier, la pilule anticonceptionnelle est la découverte médicale qui a constitué l’élément le plus important de l’histoire de la maternité depuis les origines, menant à cet acte libérateur : « décider si l’on voulait un enfant, quand on le voulait et aussi combien on en voulait ».


On peut être rebelle et ne pas renier sa foi. La mission la plus cruciale de la mère de Mona, la mission cruciale de bien de nos mères, demeurait l’enseignement religieux. La grande messe du dimanche représentait l’activité la plus importante de la semaine. Le plus grand défi de l’adolescente Mona était de « résister à la vocation religieuse qu’on lui faisait miroiter depuis sa naissance ».



Gardiennes de la foi, gardiennes de la santé : sa mère, en digne fille de sa grand-mère et nos mères, en dignes filles de nos grands-mères, se faisaient infirmières avec « les moyens du bord », affrontaient cette menace que représentait la maladie pour les grandes familles (Mona était la dernière d’une famille de treize enfants).
 


Sa mère, nos mères devaient vivre avec des secrets de famille. Le grand frère trop aimable de Mona, Roméo, rappelait trop à sa mère son propre frère Ange-Ainé qui avait « la fâcheuse réputation » de « trop aimer les femmes ». Il aura même un garçon hors-mariage.

Mona ose ce questionnement : « Ma mère avait-elle été amoureuse de mon père? ». Mona enquête, émet des doutes. « Je l’aurais tellement voulu cependant ». « Sujet délicat pour une fille (et – pourquoi pas! – pour un fils) que celui de la vie intime de sa mère ». Mona cherchera à expliquer pourquoi sa mère ne se montrait pas attirée par la présence de son père « plutôt bel homme, mince », « plus artiste qu’homme d’affaire », qui, après des absences répétées pendant de longs mois (gagne-pain oblige dans des chantiers forestiers), « semblait vouloir maintenant occuper son territoire ».
 


Mona découvrira qu’il n’y pas de prince charmant, de ce « un jour mon prince viendra » dans la réalité quotidienne d’une mère ordinaire à cette époque d’avant la pilule. « Ce n’était pas mon père comme mari, et père de ces enfants qu’elle n’aimait pas, ce qui lui déplaisait, c’était le côté sexuel de la chose (…). Elle ne faisait pas l’amour, elle ne faisait pas la haine, elle faisait son devoir d’État comme l’Église l’exigeait (…) contrainte de satisfaire le désir de l’autre, sans même éprouver pour sa part, la moindre satisfaction ». « Comment aurait-elle pu être heureuse du retour du mari quand arrivait le printemps? ». Constat dur, constat lucide, constat trop longtemps tabou.

Mona nous entretient aussi de sa propre expérience de mère pas toujours « enthousiasmante ». « S’il y a un moment que j’ai exécré dans mes maternités, c’est bien celui de l’arrivée du lait qui commençait aux derniers mois de ma grossesse et ne se terminait parfois que plusieurs mois après la naissance ». Elle subissait le « supplice du trop-plein », du « sevrage qui ne voulait pas se faire ».
 


La femme n’est pas nécessairement vouée à la maternité, il ne faut pas hésiter à le réaffirmer, mais Mona confesse tout de même que « s’il y a cependant quelque chose dont je demeure à jamais convaincue, c’est que mes enfants sont ce que j’ai fait de mieux de toute ma vie de femme. Tel était mon désir à moi, je le pense sincèrement ».
 


Elle se confie davantage, aborde le drame, parle de sa grande fille de 38 ans, de ce « Maman, j’ai le cancer », de ce « vide », de « l’après-coup du deuil », du vertige d’une mère qui voit son enfant partir avant elle. « Ce n’est pas de la fille sérieuse, professeure de droit, féministe engagée dont me parlait mes souvenirs, mais plutôt de la petite fille qu’elle avait été (..), c’est ma petite et non la grande femme qu’elle est devenue qui vient me consoler de son départ ».
Mona était grand-mère d’une petite fille qui venait d’avoir quatorze ans. « J’étais habituée à dorloter ma petite-fille, à avoir le meilleur, je devrais dorénavant occuper la position de mère ». Elles vont former un trio inséparable : « la marraine, la petite-fille et la maman grand-maman ».

Douloureux aveux, touchants aveux, des paroles de mère mettant fin à un tabou familial. « La consigne du silence », avoue finalement Mona, « a régné sur toute mon enfance (…) et une grande partie de ma vie ». Une forme de soumission, d’impuissance? « Ne pas parler ne veut pas dire ne pas penser, ne pas réagir à l’inacceptable et, surtout, ne pas désirer ».

Mona Gauthier, avec ce digne hommage à la vie pas si silencieuse de nos mères, gravant son désir de dire, ses pensées secrètes « sur son ardoise », nous enseigne merveilleusement bien les bienfaits de « l’écoute flottante ».


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