vendredi 8 août 2008

Yvon Paré analyse Jean Laforge


Le fantôme - Huile relief de Jean Laforge
Exposée à la Pulperie de Chicoutimi
© Christiane Laforge


La Pulperie de Chicoutimi accueille, jusqu’au 11 janvier 2009, l’exposition des œuvres de Jean Laforge « Maître du relief ». Yvon Paré, chroniqueur au journal Le Quotidien où il a fait carrière comme journaliste, critique d’art et pupitreur a écrit une analyse fort intéressante sur le peintre. Il m’a aimablement permis de reproduire son texte sur ce blogue.



Actualités, jeudi, 10 juillet 2008, p. 11
Chronique


Jean Laforge échappe au temps

Paré, Yvon

Jean Laforge ne l'a jamais su, mais c'est à lui que je dois d'avoir fait carrière dans le journalisme culturel. Je venais d'être embauché comme correspondant à Roberval pour le journal Le Quotidien. On demandait à ce collaborateur de s'attarder aux conseils municipaux et aux activités à caractère politique. Alfred Hamel, l'homme d'affaires bien connu, était alors maire de Saint-Félicien et Joseph-Arthur Tremblay dirigeait Roberval. L'un de ses échevins était nul autre que Benoît Bouchard. C'était bien avant qu'il fasse carrière à Ottawa et aille s'installer à Paris comme ambassadeur. C'était vivant, souvent tumultueux, jamais tranquille.

Jean Laforge avait présenté une exposition à l'hôtel de ville de Roberval. Une manifestation qui montrait une trentaine de ses oeuvres. Comme j'étais payé au texte, je n'avais pas raté cette chance. Ce fut ma première incursion dans le domaine de la culture. Quelques semaines plus tard, Denis Tremblay, le responsable de la rédaction, me demandait si j'étais intéressé à un poste dans la section des arts du Progrès-Dimanche. Jean Laforge m'avait servi de référence et ouvert les portes, pour ainsi dire. C'est comme cela que j'ai migré du Lac-Saint-Jean au Saguenay.

La Pulperie

La Pulperie de Chicoutimi présente pendant l'été un aperçu du travail de Jean Laforge, ce peintre d'origine belge qui a oeuvré dans la plus grande des discrétions. C'est qu'il avait choisi de vivre en marge du monde dans sa maison de Sainte-Rose-du-Nord. Un retrait pour mieux réfléchir sur la vie qui l'avait malmené dans son jeune âge. Une méditation qui prenait
immanquablement la forme d'un tableau.

Les responsables de l'exposition ont choisi de s'attarder à une trentaine de tableaux, surtout des reliefs, à cette manière particulière de saisir le paysage en le découpant au scalpel. Il parvenait ainsi à "arracher" ses personnages de la toile, à créer une tension qui les rendait presque autonomes. Comme s'ils voulaient échapper à une fatalité ou une menace qui aspire et engloutit tout.


Le temps qui passe - Huile relief de Jean Laforge
© Christiane Laforge


Jean Laforge a été marqué par la guerre. La pire des calamités pour un jeune homme qui rêvait d'être peintre. Soldat, il a été capturé et détenu dans un camp d'où il est parvenu à s'échapper après de longues années. Que dire de cette perte totale du contrôle de sa vie, de cet enfermement dans un lieu surpeuplé où le moindre geste est sous surveillance? Que dire aussi de la famine et des sévices?

Les humains de Laforge sont des survivants, des spectres réduits à l'état de squelettes. Ils semblent toujours en quête d'un bout de pain et d'un refuge pour échapper aux forces qui soufflent le monde. Que ce soit Don Quichotte ou Alexis le Trotteur, tous sont écrasés par cette fatalité. Heureusement, l'amour procure une certaine embellie. Ils sont jeunes, ont plus de muscle sur les os mais ce n'est qu'un court répit. Il faut s'attarder devant "Les amoureux", où un couple tente d'oublier la menace du monde pour bien saisir cette thématique.

Une pâte forte sert parfaitement le propos, le relief arrache les personnages de la toile qui se réduit à une surface où des forces s'affrontent. La perspective disparaît tellement que l'avenir n'existe plus. On se croirait dans certains poèmes particulièrement sombres de Baudelaire. Les couleurs deviennent des coulées de lave qui emportent tout et les ciels s'embrasent dans de gigantesques brasiers.


Fécondité - Huile relief de Jean Laforge
© Christiane Laforge
Nous aimerions retrouver cette œuvre


Indifférence secouée

Même si Jean Laforge a vécu une trentaine d'années à Sainte-Rose-du-Nord, ce décor semble l'avoir peu marqué. Il a retenu les horizons menaçants, les nuages du fjord qui écrasent quand ils basculent du haut des montagnes. Rien n'est joyeux chez Laforge, sauf dans ces grandes scènes bucoliques que l'on retrouve sur les murs de sa maison. Le monde y devient plus aérien, plus ouvert et moins menaçant.


Plaisir champêtre - Huile relief sur mur de salle à manger
Maison de Laforge à Sainte-Rose-du-Nord
© Christiane Laforge


Une exposition qui secoue notre indifférence consommatrice et qui rappelle que la folie de la violence, que les bêtises s'exprimant par la force pure des armes écrasent les humains et les broie. Un univers qui crée un certain malaise, touche une fibre que nous n'aimons guère effleurer. Impossible de rester indifférent devant une toile de Laforge. Ou l'on s'arrête pour explorer et tenter de comprendre ou l'on prend la fuite. C'est ainsi que le peintre de Sainte-Rose-du-Nord échappe au temps et reste actuel.


L'Éden - Huile relief sur mur
Maison de Laforge à Sainte-Rose-du-Nord
© Photo Jeannot Lévesque


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